dimanche 10 mai 2015

Leur église murée, les fidèles de Sainte-Rita assistent à une messe dans la rue


REPORTAGE - Privés de leur église vouée à la démolition, les paroissien ont improvisé une messe dominicale sur le trottoir, au coeur du XVe arrondissement.

La scène est peu banale. Au beau milieu de la rue, un prêtre revêt sa chasuble sous des hallebardes de pluie, et tire un cierge et des hosties de sa valise à roulettes. Là, en France, au cœur du XVe arrondissement de Paris, la messe dominicale s'improvise sur le trottoir, devant les yeux médusés des riverains. Une bonne âme a été dépêchée chez un voisin pour trouver un guéridon de jardin qui fera affaire d'autel. On trouve à la hâte des atours sacerdotaux de fortune, providentiellement aussi une croix de procession. Des fidèles se pressent autour du prêtre pour tenir les parapluies. Cinq fourgons de police veillent aux débordements, un homme des renseignements fait consciencieusement le comptage des ouailles. «Une soixantaine», évalue-t-il la mine mi surprise mi amusée.

Quelques heures avant, confite d'espoir, la paroisse de Sainte-Rita, patronne des causes désespérées, pensait pouvoir célébrer à l'intérieur de son église. Muré de parpaings il y a huit jours, alors qu'il fait l'objet d'une procédure d'expulsion, l'édifice religieux a dû organiser une messe «sauvage» devant son parvis avec des fidèles choqués. De vieilles dames au «cœur retourné», comme Pierrette, venant de Saint-Maur-des Fossés (Val-de-Marne) depuis 27 années pour suivre ce rite particulier (catholique gallican), des jeunes «estomaqués» qu'on «s'en prenne au patrimoine», à deux mètres de l'Unesco dont les bureaux jouxtent la chapelle. «C'est incroyable…», répète Julien éberlué, les yeux éclairés comme des lanternes. Après 40 ans dans la paroisse, Maria et Carlos ont «le sentiment de faire un mauvais rêve». «Je n'ai jamais célébré dans ces conditions, confesse pour sa part Monseigneur Samuel Pouhé, prêtre originaire du Cameroun. Nous sommes dans un pays en paix mais obligés d'agir comme des chrétiens en temps de guerre. Et moi, un étranger, à devoir défendre l'Église de France contre ses propres démons…».


Depuis le matin, d'âpres négociations avec le commissaire de police dépêché sur place n'ont pas abouti. Le prêtre y est pourtant allé de sa sainte personne. «Aucun document ne nous interdit d'entrer, a plaidé Mgr Pouhé devant le policier. Vous êtes le garant du maintien de l'ordre, je le comprends, mais je suis le gardien du Saint-Sacrement, c'est mon devoir de célébrer la messe ici! Si je ne le fais pas, je failli à mon devoir, comprenez-moi». Une supplique vaine, le policier n'a pas à comprendre, il «exécute les ordres» qui grésillent dans sa radio. Sans rancune au cœur, le prêtre aura bonne grâce à remercier les forces de l'ordre dans son homélie. Après tout, la parole de Dieu n'a pas besoin d'enceinte, elle peut aussi «s'exprimer dans la rue», professe-t-il.
Logements sociaux et parkings

La paroisse Sainte-Rita est le théâtre de nombreux conflits et rebondissements depuis deux ans. Bien qu'elle soit un lieu de ferveur d'une communauté vivante et internationale, qui accueille aussi toutes sortes d'animaux pour leur bénédiction annuelle, elle est vouée à être démolie pour construire des logements sociaux et deux parkings. Un promoteur de Loire-Atlantique a signé une promesse de vente avec le propriétaire, qui est une association cultuelle hébergée en Belgique. Depuis 1987, le locataire des lieux est Monseigneur Dominique Philippe, archevêque catholique gallican de Paris. Depuis deux ans, en communion avec les fidèles, il lutte contre la démolition et les menaces d'expulsion.
Mais alors que la procédure est véritablement lancée devant les tribunaux en septembre dernier, et que propriétaire et promoteur-acquéreur font la danse du ventre à l'archevêque pour «déguerpir» avantageusement, le divorce est consommé avec la communauté de croyants. Mgr Philippe a cédé aux sirènes d'un protocole transactionnel séduisant: 150.000 euros pour vider les lieux et promettre de n'intenter aucun recours en justice. Avec, au passage, l'effacement d'une ardoise de 45.000 euros de loyers impayés. Mi mars, c'est alors avec stupéfaction que les paroissiens découvrent leur église vidée. Plus un crucifix, une statue, un candélabre ou un tapis. Monseigneur Philippe a «tout déménagé», «tout bradé», «comme si le mobilier d'une église appartenait au prêtre et non aux paroissiens!», s'étrangle Marie, une petite dame habituée des lieux.


«Il attend son chèque, mais il ne l'aura jamais, je ne signerai pas ce protocole», maintient François Lusinchi, le président de l'association de sauvegarde de l'église, Les Arches de Sainte-Rita. «Avant c'était un homme d'église, aujourd'hui c'est un Judas», tranche Lucie, d'origine italienne, avant de le menacer de ses foudres méditerranéennes. «Chez moi on a la droite œcuménique: on cogne d'abord, et on bénit après». Comme elle, les autres paroissiens promettent de ne rien lâcher. Des ouailles oui, des moutons non. Ils ont plusieurs pistes et projets pour le rachat de l'église et bénéficient de plusieurs soutiens, notamment du maire (UMP) du XVe arrondissement mais aussi de l'ex-ministre Frédéric Lefebvre, aujourd'hui député (UMP) des Français à l'étranger. Et n'ont que faire des huissiers ou du vigile chargé de surveiller les accès murés. Au reste, les parpaings ont été démolis il y a trois jours par un groupe de fidèles. Lesquels ont toujours les clés de l'église en main, remises officiellement par Mgr Philippe lors d'une cérémonie fin 2014.
«Toujours chez elle», la communauté, à genoux dans la rue pendant l'eucharistie, est donc priée de revenir pour les prochaines messes. «Le Ciel pleure la bêtise de l'homme qui n'a rien compris à la parole de Dieu, ni à sa justice ni à son amour, a prêché Mgr Pouhé sous la pluie. Mais n'ayons pas peur de louer Dieu par tout temps et à tout instant. Tous, nous reviendrons dimanche prochain».

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