mardi 5 mai 2015

L'empire du Bien repose sur deux piliers : la dimension victimaire et lacrymale, et, une normativité "hygiéniste" omniprésente

L'empire du Bien repose ainsi sur deux piliers. D'un côté, la dimension victimaire et lacrymale, de l'autre, une normativité "hygiéniste" omniprésente, l'une et l'autre dotées des stratégies de langage et du vocabulaire approprié. On aurait bien tort de ne voir dans les termes du "politiquement correct" qu'une mode éphémère et sans portée. Dans 1984, de George Orwell, Syme explique très bien que le but de la "novlangue" est "de restreindre les limites de la pensée" : "A la fin, nous rendrons impossible le crime par la pensée, car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer." Le politiquement correct fonctionne comme la "novlangue" orwellienne. L'usage de mots détournés de leur sens, de termes dévoyés, de néologismes biaisés, relève de la plus classique des techniques d'ahurissement. Pour désarmer la pensée critique, il faut sidérer les consciences et ahurir les esprits.
     L'objectif final est de normer, de normaliser, d'imposer partout le Même. "Evacuer disparités, différences. Homogénéiser les manières d'être, de parler, de vivre, de produire, d'aimer. La définition-programme d'Auguste Comte est, de ce point de vue, paradigmatique : reductio ad unum." On vivait il n'y a pas encore su longtemps dans un mode où les différentes professions, les différents milieux sociaux, les différentes familles politiques avaient une façon de vivre, des valeurs de référence et jusqu'à un langage qui leur appartenaient en propre, les distinguant ainsi les uns des autres. A l'époque où l'on chante les vertus du "pluralisme", tout le monde regarde les mêmes films, écoute les mêmes chansons, s'hypnotise devant les mêmes chaînes de télévision, utilise le même langage (celui de la télévision, précisément), s'habille de la même manière, aspire aux mêmes genres de loisirs ou de divertissements, les différences ne reflétant plus, quantitativement, qu'une plus ou moins grande capacité financière de consommer.
     Le recentrage des discours et des programmes des partis politiques, l'adoption par les syndicats d'une "culture de compromis", le ralliement massif de la gauche aux principes de l'économie de marché, légitimée par le mépris qu'elle affiche vis-à-vis du peuple, c'est-à-dire des aspirations et de la vie réelle des gens simples et ordinaires, l'intérêt porté par l'extrême gauche, non plus aux classes populaires ou aux "prolétaires", mais aux "exclus" et aux "transgressifs" de toutes sortes, quand ce n'est pas un lumpen, rentrent dans le cadre de cette mise aux normes.
     L'uniformisation ne résulte plus d'une "mise au pas" comparable à celle qu'affectionnaient les anciens régimes totalitaires. La Gleichschaltung est bien plutôt le résultat de la permanence fabrication d'une fausse diversité : toujours plus de chaînes de télévision, mais qui disent toutes la même chose. Le choix existe, n'est-ce pas, puisqu'on peut toujours choisir entre Esso et Total, Pepsi et Coca, Mac ou Windows, L'Express ou Le Point. On communique de plus en plus, mais en ayant toujours moins à communiquer. Michel Maffesoli parle très justement de ces "communications" qui "permettent un établissement de l'uniformité par isolement, et ce par la prescription de chaque réaction interdisant la pensée autonome". La modernité avait pour idéal l'autonomie et l'ouverture du domaine de la liberté humaine, mais elle a surtout abouti à faire apparaître des formes d'aliénation, de fausse conscience et d'asservissement inédites. Interdire la pensée autonome, tel est bien l'objectif. Interdire à l'esprit, en prenant du recul, de prendre aussi la pleine mesure du moment historique. Empêcher le questionnement, la vie intérieure, la pensée critique, la critique sociale. Amener chacun à jouir du moment présent sans jamais le mettre (et se mettre) en perspective. Habituer les gens à vivre dans un malaise permanent sans jamais pouvoir s'interroger sur ses causes ni se révolter contre ceux qui en sont responsables. Les habituer à vivre dans la misère spirituelle en les convainquant que c'est cette misère-là qui fait leur "bonheur". Bref, entretenir la résignation


Alain de Benoist, Les démons du Bien