jeudi 14 mai 2015

Le Front national, entre stratégies électorales, dédiabolisation et fidélité aux fondamentaux


Comme souvent après un succès électoral le Front national traverse une zone de tempête : crise politique et familiale d’abord, tentative de rediabolisation médiatique à l’occasion de la fête de Jeanne d’Arc ensuite, critiques parfois acerbes de la ligne Philippot enfin. C’est dans ce contexte que la revue Monde & Vie a consacré son dossier d’avril 2005 au « Front national sans psychodrame ». 
Nous donnons ici à nos lecteurs connaissance de l’entretien, plein de nuances, accordé à Monde & Vie par Jean-Yves Le Gallou. On retiendra notamment ce passage : « Le risque est évidemment ce que j’appellerais le concessionisme, qui consiste, de concession en concession, à céder petit à petit sur l’essentiel. Il ne faut pas accepter la diabolisation. 
« La pire faute à éviter, en matière de dédiabolisation, c’est de croire que l’on se dédiabolise en diabolisant son plus proche. En agissant ainsi on renforce la diabolisation et on renforce sa propre diabolisation par contagion. » – Polémia 

AH : Jean-Yves Le Gallou, à travers la Fondation Polémia, vous développez un certain nombre d’études sur le contexte médiatique ou politique dans lequel nous évoluons tous. Vous observez ainsi le Front national « avec bienveillance » comme vous l’écrivez vous-même et en même temps de façon objective. Quel rôle joue-t-il dans la société française ? Est-ce une sorte de déversoir ? Ou une tête de Turc ? Est-il parvenu à représenter une force politique de gouvernement selon l’ambition souvent affichée par Marine Le Pen ? 
JYLG : Depuis son émergence, le Front national est un cri de douleur du peuple qui n’est ni écouté ni consulté sur les questions fondamentales. Ce cri est de plus en plus fort, les enjeux étant de plus en plus graves et les électeurs se laissant de moins en moins berner par la fausse alternance UMP-PS. Il faut souligner que le moteur principal de la progression du FN depuis 2007 tient moins à sa stratégie propre qu’à la double déception qui a suivi l’élection de Sarkozy en 2007 et de François Hollande en 2012. C’est une chance pour le Front national, mais aussi un formidable défi. S’il devait un jour accéder au pouvoir (hypothèse que l’on ne peut plus exclure), il devra montrer rapidement qu’il engage la France dans une voie différente de celle que nous suivons depuis 1968-1973. 

AH : Quel serait le message fort que le Pays comprendrait immédiatement ? 
JYLG : En l’état de la situation française, je crois qu’au regard de l’histoire mais aussi des attentes de l’électorat, le changement le plus profond et le plus radical peut-être concerne l’arrêt des politiques migratoires, pour mettre un terme au Grand Remplacement des populations. Cette question a un impact culturel, civilisationnel et religieux fondamental. Au regard de cet enjeu, les questions monétaires ou économiques paraissent dérisoires. On ne s’engage pas en politique pour un taux de change mais pour la défense d’une identité.

AH : Les élections départementales, sans être un échec pour le FN, ont à nouveau démontré les limites de son succès. Il semble qu’il s’est une fois de plus heurté au fameux « plafond de verre » qui le cantonnerait implacablement dans l’opposition. Mais de quoi est fait ce plafond de verre ? 
JYLG : Si le Front national faisait vraiment peur, le gouvernement ne s’empresserait pas de faire voter une série de lois liberticides – sur le renseignement, sur la presse – qui, entre les mains du FN, pourraient se retourner contre eux. C’est en tout cas du moins ce qu’ils devraient penser. 

Le vrai problème du Front national, c’est celui des alliances. Il n’y a pas d’exemples en Europe de partis politiques obtenant à lui tout seul la majorité absolue des suffrages. L’analyse électorale que nous pouvons faire aujourd’hui est extrêmement simple : là où le Front national est le mieux à même de gagner, c’est là où il est opposé à un candidat de gauche. Cela représente les 9/10e des cantons gagnés aux dernières élections. Marine Le Pen, en 2017, ne peut avoir une chance de l’emporter que si elle est opposée à un candidat de gauche. L’arithmétique électorale du FN aujourd’hui est simple : une voix prise à l’UMP vaut deux voix prises à la gauche. Évidemment une voix est une voix, qu’elle vienne du PS ou de l’UMP, mais, comme le FN ne peut gagner que face au PS, il faut prioritairement affaiblir l’UMP pour que le PS passe devant au premier tour. Il s’agit donc de passer l’UMP à la centrifugeuse, en dissociant ses élites centristes de son électorat droitier. Encore faut-il envoyer des signes à cet électorat, soit en termes de valeurs, soit en termes de liberté économique. 

AH : Mais que reste-t-il justement des libertés économiques quand on glorifie l’Etat stratège ou l’Etat providence, en exaltant le maintien de la retraite à 60 ans, pour ne prendre que l’exemple le plus emblématique ? 
JYLG : Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Le concept d’État stratège n’est pas à rejeter. Le Qatar ou l’Allemagne ont été avec succès des États stratèges. Mais pour être un État stratège, encore faut-il avoir de l’argent dans les caisses. Je rappelle qu’en France le déficit de la balance des paiements courants est de 50 à 100 milliards par an. Quand le quart des dépenses de l’État est financé non par l’impôt mais par la dette, ce n’est pas très réaliste de parler d’État stratège. Le redressement des comptes est un préalable à tout discours sérieux sur ce sujet. 

De ce point de vue, certaines mesures comme le retour à la retraite à 60 ans, que vous évoquez, ne sont pas crédibles. Elles sont facilement agitées comme un épouvantail à électeurs modérés. Ce genre de proposition ne fait pas gagner une voix (on ne vote pas Front en pensant à sa retraite), mais cela peut en faire perdre, en fragilisant la crédibilité politique du parti qui soutient ces mesures. Ajoutons que, une fois arrivé au pouvoir, ce genre de promesses, particulièrement visibles, sont particulièrement difficiles à tenir et donc risquent de devenir source de ce qui pourra passer par la suite pour une trahison dans une partie de l’électorat.

AH : La dédiabolisation ne risque-t-elle pas de faire du Front national un parti comme les autres ? Et d’un autre côté, n’assiste-t-on pas aujourd’hui à une rediabolisation, venant des plus hauts sommets de l’exécutif ? 
JYLG : Contrairement à ce que pense l’immense majorité des commentateurs, la diabolisation est moins la conséquence d’erreurs, d’imprudences ou de maladresses que la volonté systématique du Système. Quiconque veut lutter contre l’immigration est qualifié d’extrême droite et diabolisé partout en Europe. D’ailleurs le premier homme politique qui ait subi ce traitement médiatique et politique n’est pas Jean-Marie Le Pen. C’est un Anglais, Enoch Powell, ancien d’Oxford, helléniste, qui n’a jamais commis le moindre dérapage, mais qui a dénoncé dès 1968, dans un discours à Birmingham, les dangers de l’immigration. De sa part, ce n’était pas une erreur, encore moins une faute. C’était un acte de courage qui lui a coûté sa réputation et sa carrière politique. La question de l’immigration est bien le nœud de la diabolisation… 

AH : Il me semble qu’il existe d’autres sujets diabolisateurs : ce qui concerne la défense de la morale traditionnelle, par exemple ? 
JYLG : S’agissant de la défense des valeurs traditionnelles, le risque est un peu différent. C’est moins celui de la diabolisation que de la « ringardisation », comme si les foules immenses qui ont défilé lors de la Manifestation pour tous, ou les jeunes qui se sont mobilisés autour du Printemps français étaient ringards. En fait ce que j’appelle la Génération 2013 a vocation à remplacer la génération 1968. Le vieux monde, ce n’est pas celui du renouveau de la Tradition ou du renouveau identitaire, c’est celui des antivaleurs portées par les médias, qui continuent de peser sur les partis politiques

AH : Vous avez beaucoup travaillé sur l’univers médiatique. Vous êtes l’un des responsables de Télé-libertés, cette chaîne de télévision par Internet dont le nom est tout le programme. Croyez-vous à un changement profond dans ce domaine des médias ? Va-t-on vers plus de liberté ? Vers moins de monopole ? 
JYLG : C’est vrai que l’on assiste à une montée des médias alternatifs, en particulier sur Internet. Mais le passage dans les grandes télés et radios reste obligatoire à quiconque veut s’adresser à l’ensemble des électeurs… Une fois que l’on a réussi à passer sur les grands médias, il faut encore chevaucher une ligne de crête qui permette à son message de passer sans être immédiatement diabolisé ou ringardisé. Le risque est évidemment ce que j’appellerais le concessionisme, qui consiste, de concession en concession, à céder petit à petit sur l’essentiel. Il ne faut pas accepter la diabolisation. Pas non plus la ringardisation. La pire faute à éviter, en matière de dédiabolisation, c’est de croire que l’on se dédiabolise en ringardisant son plus proche. En agissant ainsi on renforce la diabolisation et on renforce sa propre diabolisation par contagion. 

AH : A côté de la diabolisation et de la ringardisation, ne peut-on pas parler, pour le cas du Nouveau Front national de Marine Le Pen, de ce à quoi vous faisiez allusion tout à l’heure : une sorte de décrédibilisation ? 
JYLG : La décrédibilisation est relativement facile à opérer par les partis adverses et les médias dans la mesure où la vocation du Front national n’est pas de proposer des réformes à la marge, mais des changements en profondeur, en particulier, comme je vous l’ai dit, sur la politique migratoire. Du point de vue qui est celui du Système, il est assez naturel de juger irréalistes les changements structurels, qui sont des changements de référentiel, d’idées et de politique. On peut évidemment s’attendre à ce qu’un changement de référentiel apparaisse comme irréaliste à tous ceux qui ont intérêt à conserver la situation actuelle, jusque dans ses désordres. 

AH : Que penseriez-vous de l’établissement de courants au Front national, exprimant la vraie diversité idéologique de ce parti recours ? N’est-ce pas un peu le cas, avec l’émergence de Marion Maréchal Le Pen face à Florian Philippot ? 
JYLG : Il est normal que le FN qui est aujourd’hui un parti de rassemblement, ait des sensibilités diverses en son sein. Ce n’est pas une mauvaise chose, par exemple, qu’il y ait une sensibilité souverainiste, voire de gauche, voire chevènementiste. Mais cette sensibilité ne peut évidemment pas prétendre, tant s’en faut, à un monopole sur le Front national. Elle ne représentera jamais l’ensemble du spectre. Il est naturel que s’expriment aussi des sensibilités plus conservatrices et plus identitaires. Marion Maréchal Le Pen, qui a participé aux manifestations contre la loi Taubira, peut être ressentie comme un porte-drapeau pour la Génération 2013. De toute façon, aujourd’hui, le modèle jacobin et centralisé d’un parti politique est technologiquement dépassé, avec la multiplication des blogs, des médias alternatifs, des réseaux sociaux. Il y a une naturelle diversité idéologique et politique. Raison supplémentaire pour ne pas commettre ce que j’appelle – avec un grain de sel – « l’erreur polytechnicienne » : en politique, on n’occupe pas un point, on occupe un espace et c’est précisément la diversité intellectuelle et idéologique qui permet d’occuper l’espace.