dimanche 10 mai 2015

Le bougisme sans entraves 1/2

Dans les publicités, les slogans électoraux, les médias, les prêches des économistes, un même commandement est martelé : il faut changer. Innover. Bouger. S’adapter. Être moderne, c’est mener une existence sans feu ni lieu dans un monde de flux. Si vous revendiquez la permanence, la stabilité, l’enracinement, vous vous exposez à un procès en réaction. C’est bien là que réside l’idéologie du Progrès, cette table rase perpétuelle : la croissance et le développement technologique nécessitent de bouleverser sans cesse la société

Bouger. Il faut bouger. Il faut se bouger. Où êtes-vous allés cet été ? « Avec le TGV, cédez à l’envie de partir... » Impossible, donc, que vous n’ayez pas cette envie. « C’est nouveau, ça vient de sortir ». Ce qui ne « sort » pas, ce qui reste, ne sera jamais nouveau.
     Si par hasard, lors d’un congé, vous restez chez vous, ne dites pas que vous n’avez pas bougé. Dites : j’ai fait du tourisme de proximité. Je n’invente rien, c’est dans le magazine Esprit de Picardie. Il vous invite à « découvrir ce qui est à deux pas de chez vous », mais nomme cette pratique « nouveau tourisme de proximité ». On a encore le droit de faire le tour de son village (ou de son quartier), mais à condition de présenter la chose en termes de tourisme et de mobilité. Voilà comment se propage, dans le discours anonyme, l’impératif quotidien d’hyper-mobilité, le bougisme, qui vire bientôt à l’addiction.
     Comme beaucoup d’impératifs ambiants, le devoir de circuler se justifie d’abord dans le discours comme un droit. Tout individu normalement constitué n’a-t-il pas besoin de bouger ? La mobilité, voyons, c’est la vie ! Or, les technologies modernes nous offrent toutes sortes de déplacements possibles, réels ou virtuels, par la voie des airs ou les autoroutes du Web. Alors, puisqu’on le peut, on le doit. Qu’on vous propose un séjour au Maroc, ou qu’on vous impose de quitter votre emploi à l’occasion d’un plan social, il faut changer de lieu. Il faut changer parce que tout change : le constat devient valeur. Un même ordre régit votre envie de bouger, les mutations de la nature et les délocalisations nécessaires à la compétitivité. Ainsi se donnent la main l’imaginaire du bougisme touristique et les pratiques du bougisme entrepreneurial (celui qui déplace les gens comme des pions). Tout bouge, tout devient, adaptez-vous ! « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » (Laurence Parisot, 2005). Si vous voulez faire carrière (quelle idée !), ne restez jamais plus de 3/4 ans au même poste ou dans le même lieu. Le principe du bonheur mondialisé, c’est l’aptitude à s’auto-délocaliser. A être dans le mouvement puisque tout est mouvement.
     Ce discours qui porte à la fois sur l’espace (bouger) et sur le temps (changer), est symptomatique de la Modernité. Il est l’expression de l’idéologie du changement, laquelle sévit dans tous les domaines. L’homme moderne, c’est l’homme qui change. Comme à chaque instant l’homme change de temps (ô vie précaire !), il ne saurait s’enfermer dans les mêmes lieux. L’idéal, c’est de multiplier les déplacements, et la vitesse de déplacement. La honte, le malheur, c’est de faire du sur-place, de demeurer, d’être un « demeuré ». Le grand Rêve, que l’ère numérique croit pouvoir réaliser, c’est d’être au même instant dans tous les lieux, pour être en contact, « en temps réel » avec tout ce qui se passe dans le monde. « En temps réel », quelle expression, lorsqu’on y songe ! Seul l’Instantané serait le Temps, et tout le reste, pure durée fictive ! Il y a dans ce rêve quelque chose de fou, à quoi certains résistent. Mais tout est fait, dans le discours dominant, pour les discréditer ou les faire taire.

Les racines du bougisme 
Cette idéologie récurrente n’est pas le fruit d’une génération spontanée. Elle résulte d’une pédagogie de la soumission qui, depuis 30 ans, mystifie l’Opinion de ses trois sophismes : le sophisme de l’inéluctable, le leurre de l’évolution-progrès, l’intimidation majoritaire.
1/ Le sophisme de l’inéluctable consiste à dire que, quelles que soient vos réserves à l’égard des réalités sociales ou politiques nouvelles, vous ne pourrez rien contre elles. Parce qu’elles sont la modernité. C’est inéluctable. Vous devez suivre ce que vous ne pouvez arrêter. C’est ça, le changement, toujours à sens unique. Déjà, en 1974, Valéry Giscard d’Estaing en proposait l’énoncé-modèle : « Le changement, pourquoi ? Parce que le monde change, parce que le temps change, parce que vous changez et que la politique française doit s’adapter à ce changement. » La même tautologie sera reprise par le CIC (« Parce que le monde bouge »), par EDF (« Le monde change »), et par bien d’autres.
     Paradoxalement, c’est l’idéologie du changement, qui, seule, ne « bouge » pas : elle revient en boucle. Le comble de la mobilité, c’est de tourner en rond. Il faut changer, et encore changer ce qu’on vient de changer : vos meubles, vos partenaires, votre logo (« Ma maison et moi, on adore le changement »). C’est la loi. Voyez les USA. Voyez la Chine. Parce que de toute façon « les OGM, on y viendra »... Et le gaz de schiste aussi. Parce que l’époque. Parce que l’Europe. Parce que ce nouveau Traité est une « étape historique ». Parce que, Messieurs-dames les décroissants, on ne peut pas revenir en arrière. Parce qu’il faut réformer, donc libéraliser. Circulez, il n’y a rien à voir ! Rhétorique d’autorité : pas question de regarder où l’on va. Positiver, c’est suivre.
2/ Car, second sophisme : toute évolution est nécessairement un progrès. Non seulement on n’arrête pas le progrès mais ce qu’on ne saurait arrêter est forcément un progrès. Qu’il s’agisse des coupures de films par la publicité, d’innombrables gadgets supposés « innovants », de l’électricité nucléaire, de la privatisation des espaces publics ou des fonctions publiques. Toute mutation est positive, même si elle vous est si douloureuse, chers prolétaires. Toute critique de cette modernité, corollairement, découle d’une nostalgie passéiste. C’est déjà dans les mots : qui ne suit pas l’évolution n’est pas « évolué ». Le passé, c’est dépassé. « Coincés » sont ceux qui ne veulent pas changer – d’objets (privés), de partenaires (sexuels) ou de système (social) – sous le fallacieux prétexte qu’ils leur donnaient satisfaction. Même dans l’ordre des œuvres de l’esprit, tout ce qui se produit aujourd’hui est toujours meilleur que ce qui était réputé hier. Adieu Kant, vive Bernard-Henri Lévy.
     A celui qui refuse le règne du « tout nouveau, tout beau », on réplique par des alternatives absolues de type : le nucléaire ou la bougie, l’ultralibéralisme ou l’ordre stalinien. Le récalcitrant se voit infliger un constant devoir de rattrapage. Les politiciens, en s’accusant mutuellement de n’être pas « dans la modernité », renforcent ce préjugé. La politique ne se juge plus sur la validité effective de son projet, mais sur son apparence plus ou moins « innovante » (ou passéiste). Mais qu’est-ce qu’un candidat qui me promet de « changer d’avenir » ? Et pour qui me prend Mme Aubry en me chantant (en 2010) : « Avec moi, il y aura deux changements en un : une femme à l’Elysée, et une femme de gauche » ?
3/ Troisième « argument », qui n’en est pas un : il faut changer parce que tout le monde est pour le changement. Quel que soit le sujet dont on débat (politique ou sociétal), les promoteurs du changement allèguent toujours d’écrasantes majorités, « révélées » par des sondages. Le minoritaire est aussitôt discrédité, puisque la majorité, en tout domaine, a toujours nécessairement raison. Il doit bouger avec elle, c’est-à-dire suivre, s’adapter aux changements, venus dont ne sait où, mais supposés consensuels. Il est interdit au citoyen moderne de penser contre le grand nombre. Et l’on assiste au paradoxe d’une tyrannie du consensus qui ose reprocher à l’opposant d’être « anti-démocratique » ! 
     Or, le plus souvent, cette majorité invoquée n’existe pas. Elle est le fruit d’un chantage médiatique. Le « changement » en question est promu et « vendu » comme un produit déjà adopté par le grand public, déjà désiré parce que signe de modernité. L’appel au consensus fictif fait alors vaciller l’individu qui finit par céder au mimétisme réel. C’est en jouant de l’instance mimétique que l’injonction au changement se fait prophétie auto-réalisatrice. Le minoritaire rejoint le troupeau, par crainte d’être ostracisé. A chacune de ces conversions forcées, on l’assure qu’il opère un renouveau personnel. Deviens ce que tu es ! Car « l’être soi », partout mythifié, ne s’atteint qu’en revêtant la chemise unique de l’ordre collectif.

La Décroissance N°118 – avril 2015