jeudi 7 mai 2015

La saloperie que nous n’achèterons pas : la protection anti-ondes


Les ondes électromagnétiques recouvrent la quasi-totalité de l’espace. Partout, sans cesse, dans les forêts, les parcs, les rues, les immeubles, les trains, sous terre, dans le métro parisien, tous les terminaux numériques doivent accéder au Réseau. A très haut débit, pour absorber des données croissantes. Pour surfer « à la vitesse de la lumière » comme le promet un opérateur. Pour que chacun sur son smartphone, son ordinateur, sa tablette, puisse se repaître de milliers de tweets comme ceux de Cécile Duflot : « Hey il est encore super chaud le thé » ou « Le doc road camping-car movie de Dany Cohn-Bendit sur le Brésil et la coupe du monde est vraiment super » (oui, c’est ça l’écologie politique aujourd’hui).
     Les zones dites « blanches », qui échappent au rayonnement absolu de la téléphonie mobile, il n’y en a quasiment plus. Si vous n’accédez pas au Réseau, niché dans une campagne reculée, c’est que vous êtes victime de « fracture numérique », selon la terminologie officielle. Et c’est une tare. Pour la Croissance, il faut « démocratiser le numérique en accélérant le déploiement des infrastructures », matraque le libérateur du PIB Jacques Attali, qui se croit original alors que c’est depuis 25 ans l’obsession des gouvernements. Une idée fixe ressassée par Manuel Valls : « Toutes les zones blanches doivent avoir disparu dans dix-huit mois » (L’Union de Reims, 13-3-2015). 
     Et, ceux que ça dérange sont priés de s’adapter. Les électrosensibles qui cherchent désespérément des enclaves épargnées par les antennes-relais ? Ils sont accusés de sensiblerie, psychiatrisés. S’ils se sentent mal, c’est qu’ils ont des ondes négatives. Certes, des études montrent que le portable nuit à la fertilité, accroît le risque de tumeurs cérébrales et va jusqu’à perturber les abeilles. Même la très prudente Organisation mondiale de la santé, peu suspecte d’antiproductivisme, « a classé les champs électromagnétiques de radiofréquences comme peut-être cancérogènes pour l’homme » (communiqué de presse du 31-5-2011). Et des médecins du travail constatent que de nouvelles maladies apparaissent, liées aux ondes. Exemple ? Un salarié victime d’acouphènes parce que son bureau était trop proche d’une borne wi-fi. Certains prédisent un scandale sanitaire comparable à l’amiante, et si les prévoyantes assurances ne couvrent plus les risques de l’exposition aux champs électromagnétiques. Mais heureusement, il existe encore des sociologues d’État pour écrire dans les Presses universitaires de France que tout va très bien, Madame la marquise. 
     Et rassurons-nous : si d’un côté, on multiplie les antennes-relais, de l’autre on déploie des dispositifs censés nous protéger de l’exposition aux ondes. Vous pouvez acheter des kits qui détectent le niveau d’ondes, des toiles de polyester métallisé anti-ondes à poser sur le mur, des films anti-ondes composés de métaux précieux à apposer sur les fenêtres, des isolants anti-ondes à base de textile de verre traité au graphite. Des magasins vendent des papiers peints, rideaux, sacs de couchage, baldaquins, tapis anti-ondes. Une femme enceinte peut se munir d’un bandeau anti-ondes à base de viscose, d’élasthane et de fils d’argent, à mettre sur son ventre pour protéger son bébé. Un homme peut se procurer un slip anti-ondes pour préserver sa fertilité. Vous pouvez glisser votre portable dans des pochettes anti-ondes... ou même lui coller un patch au dos : l’autocollant comprend un circuit imprimé qui agit comme une antenne passive pour réduire le rayonnement du téléphone. Ainsi, vous pouvez continuer à le mettre contre votre tête tout en étant moins exposé, paraît-il. 
     L’efficacité de ces produits est plus ou moins douteuse – et cela va jusqu’à la charlatanerie la plus complète – mais là n’est pas le problème. Ce qui labellise le patch anti-ondes « saloperie que nous n’achèterons pas », c’est surtout qu’il est parfaitement révélateur de la logique du système technicien, qui ne doit jamais s’arrêter de gonfler, gonfler, gonfler. Le déferlement technique crée des problèmes ? On va les résoudre par un surcroît de technique. On va innover. On va déployer de nouvelles technologies, ouvrir de nouveaux marchés. Le progrès est une fatalité, il suit sa voie, autonome, et la société s’y plie. Vous ne voulez tout de même pas revenir à l’âge de pierre, du temps où nous étions aphones et sans smartphones ? L’emprise numérique doit toujours s’accentuer, les hommes s’en accommoder, quitte à ce que l’on fournisse quelques pastilles pour adoucir leur acclimatation. 
     Mettre un patch anti-ondes sur un téléphone portable, c’est un peu comme dérouler un revêtement anti-bruit sur le périphérique parisien : c’est conforter le circuit ou la circulation automobile, sans jamais les remettre en cause en tant que tels. Et si nous nous attaquions à la source du problème ? Si nous nous en prenions aux antennes-relais, aux compteurs « intelligents » de gaz et d’électricité, à la radio-identification, aux bornes wi-fi... ? Si nous décidions de déconnecter des territoires entiers et de ne plus nous laisser ondoyer ? Là, c’est sûr, la désintoxication serait plus radicale qu’avec un patch collé ad vitam aeternam

La Décroissance N°118 – avril 2015