mardi 7 avril 2015

L'antinaturalisme des promoteurs de la théorie du genre

L’antinaturalisme de l’idéologie du genre prend la forme d’un « constructionnisme » classique, hostile à la notion d’inné et qui prétend qu’il n’y a pas de nature humaine, que le cerveau est à la naissance une cire vierge, une « ardoise blanche » (blank slate) où le milieu social peut inscrire ce qu’il veut. C’était l’hypothèse avancée par la biologie soviétique à l’époque de Lyssenko. Elle a été réfutée depuis longtemps. Comme le note Sylviane Agacinski, « bien loin d’échapper aux vieux dualismes qui opposent nature et culture, le constructivisme [de l’idéologie du genre] suppose que la culture peut intégralement absorber la nature, comme si les cultures tombaient du ciel et n’avaient rien à voir ni à faire avec notre condition de vivants (donc avec le besoin, la naissance et la mort, et bien sûr la condition sexuée) »
     Deux erreurs symétriques sont donc possibles : la première consiste à croire que la culture est intégralement réductible à la nature, qu’elle n’est que de la nature continuée sous une autre forme (c’est l’erreur des différentes doctrines biologisantes), la seconde à s’imaginer que la nature ne joue aucun rôle et qu’on peut radicalement s’en affranchir, car tout est « construit » ou « fabriqué », y compris ce que l’on pense être « naturel » (c’est l’erreur de l’environnement radical). Comme le dit la romancière canadienne Nancy Huston, aujourd’hui revenue de son ultraféminisme (dans les années 1970, elle écrivait dans la revue Sorcières) : « Dire que le sexe biologique ne prédétermine en rien le genre auquel l’individu appartient est un non-sens, tant sur le plan de la biologie que de l’anthropologie [...] Autant c’est un acquis de pouvoir affirmer que tout n’est pas nature, autant c’est un déni d’affirmer que rien n’est nature. La différence entre les sexes s’est toujours inscrite dans notre espèce, non parce qu’une moitié de l’humanité a décidé d’opprimer l’autre, mais parce que cette autre moitié fait des bébés. » 
     Ceux qui ont entrepris de nier la distinction entre les femmes et les hommes ne se demandent d’ailleurs à aucun moment pourquoi, dans toutes les cultures et à toutes les époques, cette distinction a été tenue pour ineffaçable et fondatrice. Sur le rapport nature-culture, ils raisonnent comme s’il s’agissait d’un jeu à somme nulle, jamais en termes d’interaction ou de co-évolution. Jamais ils ne s’interrogent sur l’influence de notre passé évolutionnaire sur nos comportements. A l’instar d’une certaine droite, une certaine gauche n’a jamais vraiment accepté la théorie darwinienne de l’évolution (dont elle a parfois cependant cru, mais à tort, pouvoir faire le fondement de l’idéologie du progrès). C’est la raison pour laquelle elle ne parvient pas à comprendre que les comportements qu’elle dénonce comme des « constructions sociales » sont en fait des comportements acquis au cours de l’évolution parce qu’ils conféraient certains avantages adaptatifs à leurs porteurs. Chez tous les mammifères supérieurs, l’appartenance à l’un ou l’autre sexe se traduit par des différences dans les comportements. Les théoriciens du genre n’ont aucune idée de la façon dont la sélection naturelle et la sélection sexuelle ont au cours de l’évolution modelé différemment la nature de chaque sexe, d’une façon qui va bien au-delà de leur simple anatomie ou physiologie. Ils ne voient pas que les garçons se comportent en garçons et les filles en filles, non pour répondre à une « attente sociale » de leur entourage, mais parce que leur identité de sexe les porte à adopter spontanément des schémas de comportements qui se sont révélés adaptatifs dans toute l’histoire des sociétés humaines. 
     On pourrait ici faire un parallèle entre la suppression du mot « race » dans les documents officiels et celle du sexe, abandonné au profit du genre, ou encore celle des notions de père et mère au profit de la catégorie floue et unisexe de « parent ». La féministe Christine Delphy suggère elle-même ce parallèle lorsqu’elle décrit le « sexe » et la « race » comme « deux construits sociaux bâtis de la même façon, par et pour la domination ». Lutter contre le racisme impliquerait de nier l’existence des races, tout comme lutter contre le sexisme conduirait à nier l’existence des sexes. Même nettoyage sémantique évoquant la « novlangue » orwellienne, même déplacement ou transfert lexical, même obsession d’échapper à toute détermination, fût-elle de l’ordre de l’inclination, même aspiration à l’indistinct, que ce soit par le métissage obligatoire au sein des « multitudes », individuelles et collectives, ou la floraison et le croisement de « genres » innombrables, toutes perspectives qui impliquent pour se réaliser l’atomisation sociale et symbolique des individus, la dislocation ou la déconstruction de tout ce qui peut faire obstacle à l’implantation de l’idéologie marchande dans les esprits et la libéralisation généralisée de l’économie des rapports humains – la seule différence entre les sexes et les races étant évidemment que les premiers peuvent difficilement se « métisser »
     Nancy Huston et Michel Raymond, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de biologie de l’évolution humaine, ont abordé ce problème dans un article intitulé « Sexes et races, deux réalités ». Ils estiment que « l’idée selon laquelle toutes les différences non physiologiques entre hommes et femmes seraient construites » n’est qu’une « mythologie moderne ». « La fiction actuellement à la mode, écrivent-ils, nous assène que les différences génétiques entre groupes humains sont proches de zéro, que la notion de race est scientifiquement infondée. Idée aussi généreuse dans ses intentions politiques que farfelue sur le plan des faits [...] Si vous affirmez l’existence chez les humains de deux sexes, plutôt que d’un seul ou de toute une kyrielle, vous êtes aussitôt taxé ‘d’essentialisme’. Pourtant, dire que seules les femmes ont un utérus, ou que les hommes ont en moyenne un niveau de testostérone plus élevé qu’elles, ce n’est ni spéculer quant à ‘l’essence’ de l’un ou l’autre sexe, ni promouvoir une idéologie sexiste, ni décréter l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, ni recommander que femmes soient tenues à l’écart de l’armée et les hommes des crèches, c’est énoncer des faits ! [...] Nier la différence des sexes, c’est interdire toute possibilité de comprendre, donc d’avancer. » Conclusion : « L’antagonisme entre nature et culture est intenable. L’être humain est un animal pas comme les autres : pas facile d’accepter vraiment les deux parties de cette phrase en même temps ! » 
     « La dénégation des différences (de race, de sexe ou de catégorie sociale), ajoute Nathalie Heinich, repose sur un raisonnement implicite : toute différence impliquerait forcément une discrimination. C’est là la classique confusion entre similitude et égalité, qui plombe également une grand part du mouvement féministe actuel, persuadé qu’il faut nier la différence des sexes pour lutter contre les inégalités sexistes. Mais le racisme, contrairement à ce qu’on entend souvent, ne consiste pas à ‘croire que les hommes sont différents entre eux’ : il consiste à croire qu’il existe entre eux des inégalités fondées sur la race. Vouloir remonter de l’inégalité à la différence pour mieux combattre la première est aussi intelligent que d’utiliser un marteau pour venir à bout d’une colonie de mouches dans un magasin de porcelaine. » 
     « La question se pose de savoir pourquoi une femme devrait préférer ses propres enfants à ceux du voisin du simple fait qu’ils sont biologiquement les siens, va jusqu’à écrire Ruwen Ogien, alors que tous ont la même valeur morale en tant que personnes humaines » ! Portée par l’aspiration vers l’indistinct, vers l’indifférencié – ce que les psychanalystes Monette Vacquin et Jean-Pierre Winter ont appelé « l’égalitarisme idéologique, synonyme de dédifférenciation » –, l’idéologie du genre prône donc ouvertement ce qu’Elisabeth Badinter appelle l’indifférence aux différences. Les différences existent peut-être, mais il faut faire comme si elles n’existaient pas. C’est un nouveau pari de Pascal : à force d’ignorer les différences, on finira bien par les faire disparaître... Comme l’écrit Judith Butler, « aucune révolution n’aura lieu sans un changement radical de l’idée que l’on se fait du réel »

Alain de Benoist, Les démons du Bien