jeudi 19 mars 2015

J’ai toujours pensé que le monde recèle un grand nombre d’épées secrètes, dont chacun est tournée vers une poitrine

Un autre rêve plaçait entre mes mains une épée neuve et brillante. Je pourfendais le vide, le sang s’accumulait sur la lame. Soudain, je reconnaissais mon sang. En frappant des inconnus, c’est moi que j’avais blessé. 
     Ces images m’étaient précieuses. J’ai toujours pensé que le monde recèle un grand nombre d’épées secrètes, dont chacun est tournée vers une poitrine. Bien entendu, avec un peu d’adresse et de prudence on évite très facilement ces périls. Aussi la vie est-elle heureuse à ceux qui possèdent une âme souple, un corps gracieux et, en général, à tous ceux qui ignorent le vertige, soit par manque de fermeté soit par manque d’imagination
     Mais il en est quelques d’autres, insoucieux des conséquences, qui ne peuvent détacher leurs yeux de ces épées frémissantes. Ils savent qu’il suffirait d’un rien pour intervenir utilement. Mettre la main sur la bouche de celle qui va parler pour vous mentir. Empêcher les êtres qui vous sont chers d’aller dans cet endroit où l’on sait qu’ils vous trahiront. Retenir enfin les portes du malheur. Malgré cela, ils ne se défendront pas. Ils avancent avec une anxiété délicieuse. Toutes ces épées cherchent en effet un fourreau de chair. Et cette aventure se termine dans une grande nudité, sans embarras, sans cris, avec la poussière collée par la sueur qu’on voit sur les taureaux morts. De plus près on s’aperçoit que cette sueur est du sang. Mais il ne s’est presque rien passé quand même, sinon le visage du destin, apparu dans un éclair, pour frapper ses amants. 

Roger Nimier, Les épées