lundi 16 mars 2015

Coralie Delaume : «La BCE et la Commission Européenne ont acheté la France»


La France a obtenu de la commission européenne un délai supplémentaire de deux ans pour parvenir aux 3% de déficit public. Pour Coralie Delaume, cette «clémence soudaine» est un moyen de s'assurer que Paris ne se rangera pas aux côtés de l'Europe du Sud. 

Le «bon flic» et le «méchant flic»: voilà à quel jeu de rôle semblent s'adonner deux de ces institutions européennes qu'Antoine Vauchez nomme «les indépendantes». 

La Banque centrale européenne endosse l'habit du «mauvais flic», et c'est bien sûr la Grèce qu'elle met dans son viseur. Il est plus simple en effet de s'acharner toujours sur le même : ça fait moins de mécontents. Depuis l'arrivée au pouvoir de Syriza et d'Alexis Tsipras, la BCE accable donc Athènes avec constance et détermination, utilisant pour ce faire tous les moyens de pression imaginables.

Dans un premier temps, on se souvient que l'institution de Francfort avait brutalement décidé de ne plus accepter les titres de dette hellène comme collatéraux. Autrement dit, les banques grecques ne pouvaient plus se refinancer auprès de la BCE en lui laissant des obligations du pays en contrepartie. Certes, cette possibilité relevait jusque-là d'une exception puisqu'en principe, la Banque centrale européenne n'accepte comme collatéraux que les actifs «bien notés» (de AAA à BBB-), ce qui n'est pas le cas des actifs grecs. Mais cette dérogation tenait tant que la Grèce demeurait «sous programme» et acceptait les incursions de la Troïka sur son sol. 

Or dans la nuit du 4 février, Francfort a levé la dérogation sans crier gare. Pour quelle raison? Parce que la Banque s'est cache à peine: elle fait de la politique. Et elle n'hésite pas, dans ce cadre, à instaurer des rapports de force. Ici, il s'agissait rien moins que de contraindre le gouvernement grec «à trouver un accord avec ses partenaires» (ou, en français ordinaire, «à capituler en rase campagne face à ses créanciers»). 

Accord il y eut donc le 20 février, comprenant des concessions non négligeables de la part de Syriza. Ce qui aurait dû suffire. Et qui ne suffit pas! À ce stade, la BCE refuse de rouvrir aux banques grecques la possibilité de se refinancer auprès d'elle, au motif que les conditions ne sont pas encore réunies. Mario Draghi tient à s'assurer que la Grèce mettra effectivement en œuvre les réformes qu'il juge opportunes. Bref, Athènes a concédé mais ne s'est pas aplatie. Il est donc trop tôt pour lui tendre la main. 

On ne la lui tend donc pas. On ne lui lance même pas une bouée de sauvetage. Non seulement, donc, on étrangle les banques grecques, mais on asphyxie aussi l'État. Celui-ci n'a plus la possibilité de se financer sur les marchés depuis la crise de 2010. Tout juste peut-il émettre des bons à très court terme appelés T-Bills, grâce auxquels Alexis Tsipras envisageait de financer a minima les dépenses de l'État jusqu'à ce qu'un accord pérenne soit trouvé sur la question de la dette. C'est pourquoi il avait demandé que le plafond pour l'émission de ces T-Bills soit relevé de 15 à 25 milliards d'euros. Évidemment, il enregistre un refus

Ce n'est pas tout. La Banque centrale européenne, qui avait pourtant accepté de le faire pour l'Irlande en février 2013, refuse toute restructuration de la portion de dette hellène qu'elle détient. Surtout, elle ne se décide pas à reverser au pays le montant des intérêts qu'elle a perçus sur cette dette. Contrairement à d'autres créanciers, l'institution est en effet supposée ne faire aucun bénéfice sur les prêts qu'elle octroie à Athènes. Elle l'a accepté lors du défaut grec de 2012. Il était convenu que la BCE n'encaisserait aucune perte lors dudit défaut, en échange de quoi elle restituerait le montant des intérêts perçus. Une somme due, donc. Qui s'élèverait à 1,9 milliards d'euros, et qu'Athènes réclame depuis plusieurs semaines, en vain.

Enfin, on fait beaucoup de cas du «pragmatisme» de Mario Draghi. On loue la souplesse dont il se montre capable lorsqu'il entreprend, au prix d'une interprétation contestable des traités européens, de financer les États-membres. Pourtant, ce pragmatisme est à géométrie variable. Lorsqu'il est question de la Grèce, l'audacieux banquier se souvient brutalement que «la BCE est une institution fondée sur la règle», ainsi qu'il l'a exprimé à Nicosie le 5 mars. 

C'est donc de cela, d'un mélange d'adaptabilité et de rigorisme dont chaque ingrédient est dosé à la tête du client, dont la BCE vient récemment de faire preuve en lançant une opération inédite en zone euro de Quantitative easing (QE), pour un montant prévisionnel de plus de 1000 milliards. Malheureusement pour la Grèce, pays qui en a pourtant le plus besoin, elle ne pourra bénéficier de l'opération. La Banque centrale européenne ne rachètera pas ses obligations car les pays sous «aide» financière (Grèce, Portugal, Chypre) ne sont pas éligibles au programme. Ainsi va la logique européenne: quand on est trop malade, on cesse d'avoir accès aux soins

Il est un pays, en revanche, qui en bénéficiera pleinement. Ce pays, c'est la France, qui réalise un «super combo» en se voyant couvrir de bienfaits à la fois par la BCE et par la Commission européenne.

Par la Banque centrale européenne, donc, dans le cadre du Quantitative easing. En effet, les rachats de dette souveraine seront réalisés au prorata de la part du capital de la BCE détenue par chaque État-membre. Sur cette opération, le trio gagnant se compose donc l'Allemagne (non, ceci n'est pas une blague) de la France et de l'Italie. Encore une mesure frappée du sceau de la justice, à n'en pas douter! En tout cas, on voit qu'avec notre pays, Mario Draghi sait se transformer en «bon flic». 

Mais la palme du «gentil flic» revient incontestablement à la Commission européenne. Car celle-ci, après de longues et ennuyeuses tergiversations, a définitivement entériné cette semaine le délai de deux années supplémentaires offert à Paris pour revenir sous la barre des 3 % de déficit public. Non sans assortir cet élan de bienveillance d'une petite bordée d'injures, dont celles de Pierre Moscovici pour lequel «les réformes en France sont insuffisantes». Par chance, dans nos contrées, on est peu susceptible. 

On n'a pas tellement intérêt à l'être, d'ailleurs, dès lors que l'on accepte de se laisser acheter. Car il ne faut pas s'y méprendre. Ce n'est pas un complet hasard si «les indépendantes» se partagent la tâche et si la Banque centrale maltraite la Grèce (un pays gouverné à gauche) cependant que la Commission cajole la France (un autre pays gouverné à gauche). Cela s'appelle «diviser pour mieux régner». En agissant ainsi, on s'assure que Paris ne se rangera pas aux côtés de l'Europe du Sud, et restera coûte que coûte arrimée à l'Allemagne

Dans cette Europe à deux vitesses où il est admis que les vainqueurs châtient les vaincus, la France, toute honte bue, accepte donc d'être stipendiée pour demeurer dans le camp des bourreaux.