vendredi 13 mars 2015

Comment les réseaux sociaux ont fait de nous des touristes de nos propres vies


Pour le journaliste et critique américain Jacob Silverman, les réseaux sociaux ont fondamentalement modifié notre rapport à ce que nous faisons, ce que nous lisons, ce que nous vivons. 
Que celui qui n'a jamais interrompu une activité pour prendre une photo et la poster sur les réseaux sociaux lui jette la première pierre. Dans le long article que signe le journaliste et critique américain Jacob Silverman* dans The Guardian, il prend soin de ne pas s'exclure de l'analyse qu'il déroule et qui pourrait se résumer en une phrase : le fait de partager ce que nous faisons sur les réseaux sociaux a fait naître un nouveau mode de vie. 

"Dans un paysage numérique construit sur la visibilité, le plus important, ce n'est pas tant le contenu de ce que vous postez que l'existence même de vos publications", écrit-il. Et d'ajouter que les réseaux sociaux ont tellement modifié notre comportement que cette pulsion de partager ce que nous faisons pour le faire savoir aux autres est presque devenue une seconde nature.  

Toute-puissante notification 
On pourrait se demander ce qui nous pousse à rester sur Facebook ou sur Instagram, à continuer de suivre, encore et encore, des flux de photos et de statuts. "L'explication, c'est que tout le monde le fait. Un milliard d'individus sont sur Facebook, des centaines de millions sont répartis sur les autres réseaux ; qui voudrait rester à l'écart de tout ça ? [...] Par ailleurs, une fois que vous en êtes et que les mises à jour défilent, le petit pic d'endorphine que produit un 'like' ou un partage fait office de petite récompense pour tout cet investissement." A l'ère du tout-réseaux-sociaux, il n'y a sans doute rien de pire que de rechercher la visibilité et de finir sans la moindre notification

"Le problème de ces notifications, souligne le journaliste, c'est que, comme les publications, c'est sans fin. Nous sommes constamment en quête d'une bonne nouvelle, même quand nous sommes complètement pris par une autre activité. De la même manière que les bruits de la ville viennent perturber le silence, les notifications chassent la contemplation." Voilà qui nous met en position de toujours attendre autre chose, un message venu de l'extérieur qui prendrait le pas sur ce que nous sommes en train de faire. 

Narcissisme plus que partage 
Le rapport aux photos que nous prenons s'en trouve aussi radicalement modifié. Fini le temps où nous développions les images pour les encadrer ou les coller dans des albums. "Les photos servent moins à se souvenir d'un moment qu'à montrer la réalité de cet instant aux autres. [...] 'Regardez comme nous nous amusons ! Ça a l'air bien, non ? S'il vous plaît, validez mon activité, et je validerai la vôtre'", semblent dire les photos que l'on peut voir sur Instagram. "Le fait de prendre des photos fait désormais partie intégrante de nos soirées, note Jacob Silverman. Cela vous donne aussi quelque chose à faire, ce qui signifie que vous ne serez plus jamais simplement là, inactif. 'Vivre l'instant présent' implique désormais de le capturer et de le posséder. Ce qui fait de nous des touristes de nos propres vies." 

Les réseaux sociaux ont pris une place telle que certains d'entre nous sont passés maîtres dans l'art de détecter un parfait "moment Facebook" : trouver la situation, la phrase ou la scène qui fera le meilleur post Facebook, celui qui récoltera le plus de "likes". Idem pour les articles de presse que nous partageons sur les réseaux sociaux. "Je pourrais me justifier en disant que j'ai envie de partager des informations avec les autres, mais ce serait mentir, confesse le journaliste. La vérité est plus déprimante et se trouve plutôt du côté de l'ego : il s'agit avant tout de narcissisme. Le but est d'avoir l'air cool, intelligent et bien informé." 

Pour exister dans ce flux permanent, où tout est fugace, conclut Jacob Silverman, il faut à son tour parler et réussir à se faire entendre. "Sinon, vous risquez de vous noyer dans le vacarme et de finir loin de tout."