dimanche 8 février 2015

L’insurrection revient

Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, un peu avant 2 heures du matin, un jeune militant écologiste est tué par un tir de grenades sur le site du barrage contesté de Sivens dans le Tarn. Sur les cinquante à soixante-dix manifestants alors présents, l’escadron de gendarmerie mobile, soit plus d’une centaine de militaires, a tiré en peu de temps quelques 237 grenades lacrymogènes, 41 balles de défense, 38 grenades F4 – et lancé 23 grenades offensives. Les grenades offensives, sont des grenades explosives en tôle et au TNT, qui sont utilisées pour leur effet de souffle et leur effet assourdissant. Leur explosion en contact direct avec le corps peut blesser grièvement voire tuer s’il s’agit d’une partie vitale. C’est cette arme de guerre qui a priori a causé la mort de Rémi Fraisse. 

Pourquoi revenir sur cet homicide isolé après le massacre de Charlie Hebdo ? Parce que les crimes terroristes risquent de conduire à une criminalisation de la contestation politique, notamment radicale, voire en fournissent le prétexte. Souvenons-nous de l’affaire de Tarnac, quand le 11 novembre 2008 neuf personnes ont été arrêtées par la Sous-direction anti-terroriste (SDAT) et mises en examen le 15 novembre suivant pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », en raison de trois sabotages opérés le 8 novembre sur des lignes TGV – action revendiquée par un groupe allemand. La figure la plus connue parmi les jeunes gens de ce « groupe de Tarnac », village de Corrèze, sur le plateau de Millevaches, où ils se sont installés à partir de 2005, y reprenant l’épicerie générale, est Julien Coupat, un des fondateurs de la revue Tiqqun (1999-2001), accusé par le Parquet de Paris d’être « lié à une mouvance dont la finalité est la destruction de la société », et d’être aussi l’auteur de L’insurrection qui vient, texte publié en 2007 par un anonyme « comité invisible ». Lequel publiait récemment un livre au titre sobre – A nos amis – et à l’incipit lapidaire : « Les insurrections, finalement, sont venues. » Tunisie, Syrie, Égypte, Libye, Turquie, Grèce, Brésil, Ukraine… Partout l’opposition populaire aux régimes établis et à l’ordre du jour s’est faite plus forte, sa répression plus violente – dégénérant souvent de troubles civils en guerres civiles et en militarisation des conflits. Cependant, malgré toutes les instrumentalisations géopolitiques, « il y a, dans les insurrections contemporaines, quelque chose qui désarçonne particulièrement : elles ne partent plus d’idéologies politiques, mais de vérités éthiques. Les vérités éthiques ne sont pas des vérités sur le monde, mais les vérités à partir de quoi nous y demeurons. Ce sont des vérités qui nous lient, à nous-mêmes, à ce qui nous entoure et les uns aux autres. Elles nous introduisent à une vie d’emblée commune, une existence inséparée sans égard pour les parois illusoires de notre moi. » Ce sont des vérités qui lient, et ainsi libèrent : « Être libre et être lié, c’est une seule et même chose. Je suis libre parce que je suis lié, parce que je participe d’une réalité plus vaste que moi. » Cette réalité plus vaste n’est cependant pas l’humanité abstraite : « Il n’y a pas de grande famille humaine qui existerait séparément de chacun des mondes, de chacun des univers familiers, de chacune des formes de vie qui parsèment la terre. » Mais bien plutôt la communauté concrète, et le commun réel – un territoire, une langue, un lien, une liberté commune… Le « comité invisible » se réclame ainsi de l’esprit de la commune médiévale : « Ce qui fait la commune, alors, c’est le serment mutuel prêté par les habitants d’une ville ou d’une campagne de se tenir ensemble. La commune, c’est se jurer assistance, s’engager à se soucier les unes des autres et à se défendre contre tout oppresseur. Commune a exactement le même sens que serment commun. » Toute aventure de cet ordre, plus qu’une simple résistance à la société (qui, on le sait depuis Ferdinand Tönnies, est le contraire de la communauté) et notamment à la société industrielle, marchande et mondialisée, tend à faire sécession : « Faire sécession, c’est habiter un territoire, assumer notre configuration située du monde, notre façon d’y demeurer, la forme de vie et les vérités qui nous portent, et depuis là entrer en conflit ou en complicité. » Une sécession envers la société marchande qui n’est pas tant un séparatisme qu’une forme de communisme – une communauté qui procède d’une et à une mise en commun et non d’un et à un communautarisme

OMNIA SUNT COMMUNIA. Cette expression, reprise de plus en plus souvent comme slogan par la mouvance dite « anarcho-autonome », prend source chez saint Thomas d’Aquin qui écrit : « In necessitate sunt omnia communia. » Dans la nécessité tous les biens sont communs. 

Expression médiévale qui se retrouve dans la note 148 de la « Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps » de 1965 dite Gaudium et spes dans les Actes du Concile Vatican II : « Ici vaut l’ancien principe : In extrema necessitate omnia sunt communia, id est communicanda. » Dans l’extrême nécessité tout est commun, c’est-à-dire doit être partagé. Note commentant la phrase suivante : « Quant à celui qui se trouve dans l’extrême nécessité, il a le droit de se procurer l’indispensable à partir des richesses d’autrui. » (Gaudium et Spes, §69.1). C’est d’ailleurs tout le paragraphe 69, intitulé « Les biens de la terre sont destinés à tous les hommes », qui rappelle avec force la « destination commune des biens »

Voir des « anarcho-autonomes » faire référence à la doctrine sociale de l’Église est-il un signe des temps ? En tout cas, comme l’observera un latiniste, on peut aussi « faire le lien avec l’Église primitive dont la description dans les Actes des Apôtres 4,32, a servi de repère à toutes les utopies, qu’elles soient à l’intérieur de l’Église, comme le monachisme, où à l’extérieur comme les mouvements millénaristes : Multitudinis autem credentium erat cor unum et anima una, nec quisquam eorum, quae possidebat, aliquid suum esse dicebat, sed erant illis omnia communia. » La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. Ainsi le « communisme » apostolique, dont se revendiquent dans l’histoire les renouveaux monastiques comme les révolutions hérétiques, inspire encore aujourd’hui la critique sociale et écologique

Tous ceux qui se battent pour une vie digne d’être vécue, pour le bien commun et la destination universelle des biens qui rappellent qu’omnia sunt communia – toutes choses sont communes, tout est en commun, tout est à tous -, sont complices de ces « amitiés insurgentes ». Nous en avons été, nous en sommes, et nous en serons. Pas vous ?