lundi 9 février 2015

Les écrans hypnotiques


Il suffit d’apercevoir un écran du coin de l’œil, dans une vitrine ou dans un café, pour immédiatement être attiré et tourner la tête, il capte automatiquement notre attention et produit une convergence des regards. Nous sommes face à une opération de type pavlovienne, « peu d’excitants visuels de notre environnement disposent d’un tel pouvoir de focalisation. [...] Cette fascination pour une source fluorescente implique une sorte de jouissance préobjectale, puisque l’œil s’y attache avant même toute conscience de contenu »
     La source lumineuse attire l’œil et l’écran déclenche une adhésion immédiate alors que la lecture, par exemple, nécessite une démarche, voire un effort, relevant d’une volonté. Le lien qui unit le téléspectateur à son téléviseur ou l’usager à son ordinateur est de nature hypnotique, l’image le fixe et le fige. On pourrait donc étudier ce flux d’un point de vue biologique. La revue Scientific American consacrait son numéro de février 2002 à la télévision et titrait : « TV, are you addicted ? ». Les analyses de Robert Kubey et Mihaly Csikszentmihaly, enseignant l’éducation aux médias et la psychologie étaient alors exposées : 

Les études sur l’encéphalogramme montrent de la même façon que les stimulations mentales sont moins fortes lorsque l’on regarde la télé que lorsque l’on lit. Ce qui est plus surprenant est que si le sentiment de relaxation disparaît quand on éteint la télé, l’impression d’inactivité et de moindre vivacité demeure. Les participants pensent tous que la télévision les a en quelque sorte vidés de leur énergie, les laissant épuisés. Ils disent qu’ils ont plus de difficultés à se concentrer après qu’avant, alors que ce n’est pas le cas après avoir lu. Lorsqu’ils arrêtent de faire du sport ou stoppent leurs hobbys, ils se sentent de meilleure humeur. Après avoir regardé la télé, ils sont au contraire d’une humeur égale ou plus mauvaise qu’avant. Entre le moment où ils s’assoient et appuient sur le bouton « power » ils se sentent plus détendus. Parce qu’ils se relaxent rapidement, ils sont conditionnés à associer la télévision au calme et à la détente. Cette association est renforcée positivement car ils restent détendus tant qu’ils sont devant l’écran, et négativement via le stress et les sautes d’humeur qui suivent l’arrêt de l’activité. De la même façon, la vague impression qu’ont les téléspectateurs que l’effet de relaxation va diminuer quand ils arrêteront de regarder la télé joue peut-être un rôle important dans le fait qu’ils ne veuillent pas éteindre le poste. Regarder la télé amène donc à regarder la télé plus encore ». 

D’autres expériences du même type montrent que l’écran nous plonge dans un état second. Avec des électrodes, on peut mesurer les ondes électriques produites par le cerveau en activité – c’est par l’électricité que les synapses fonctionnent. Quand il y a une baisse d’activité cérébrale, on peut l’identifier grâce à l’émission d’ondes alpha. Or, quand on regarde la télé ou un ordinateur, on constate une baisse d’activité cérébrale. L’appareil lui-même nous met dans un état réceptif passif. Si ça clignote, s’il y a une lumière pulsative, cela attire l’attention. L’écran, c’est le feu électronique. On peut alors parler de sidération télévisuelle, car la fascination et la fatigue se combinent. 
     Comme le montrent ces expériences, regarder un écran met en sommeil l’intellect, ramollit physiquement et – contrairement à ce que l’on pense communément – ne repose pas du tout. Il fonctionne comme un anesthésiant dont on dépend très rapidement. Son fonctionnement coupe systématiquement l’individu de sa pensée. Le flux continuel d’images interrompt et empêche la communication et la réflexion. 
     Les thèses du philosophe Edmond Husserl sur la structure temporelle de la conscience nous aident à comprendre les raisons de ce phénomène. Pour lui, la conscience est toujours conscience d’elle-même (comme lorsque nous réfléchissons sur nous-mêmes), elle ne peut pas pointer sur du néant, ni sur plusieurs choses à la fois. Dès lors, lorsque le téléspectateur regarde la télévision, sa conscience va pointer à chaque instant vers un flux d’images et de sons : son écoulement temporel va coïncider avec celui du film ou de la vidéo qu’il regarde. La coïncidence du flux audiovisuel et du flux de sa conscience va provoquer son adhésion immédiate à ce qu’il regarde (et écoute). Il n’est plus lui-même lorsqu’il regarde la télévision, sa conscience se plaque sur le flux d’images : il devient ce qu’il regarde. D’où la capacité de la télévision à vider l’esprit : lorsque nous regardons la télévision, notre conscience devient celle des instants successifs qui défilent à l’écran, nous échappons à nos pensées et, finalement, à nous-mêmes. 

Cédric Biagini, L’emprise des écrans