lundi 9 février 2015

Big mother s’occupe de vous !


L’État n’a de cesse de réglementer notre vie, de la soumettre à son bon vouloir. Ainsi hier, le diesel était encouragé par des taxes inférieures à celles appliquées sur les autres carburants, quand aujourd’hui on parle d’en bannir l’utilisation à Paris ; hier, le bois de chauffage bénéficiait d’un taux intermédiaire de TVA, quand, aujourd’hui, le feu de cheminée a failli être interdit dans l’Ile-de-France ; ou encore l’automobile, considérée comme un lieu privé, dans laquelle il est interdit de fumer. 

Ces restrictions croissantes de nos libertés se parent des meilleurs sentiments, mettant bien en lumière bien l’évolution du système qui n’est plus un Big Brother, mais un Big Mother, un système omniscient, la mégamachine qui agit sur nous, quitte à restreindre progressivement nos libertés dans le but de nous protéger de nous-mêmes… 

Il est intéressant de noter qu’au moment où nos libertés concrètes sont restreintes par l’inquisition administrative, paradoxalement, la liberté abstraite est exaltée. En fait, plus on parle de liberté – au singulier – plus les libertés au pluriel, concrètes, disparaissent ; situation observable avec la « citoyenneté », : tout est citoyen désormais, jusqu’à l’architecture, tandis que la société de consommation devient l’unique horizon de la vie publique

Ainsi le pays légal ne cesse d’exalter la liberté de circulation des personnes quand les automobiles diesel n’entreront plus dans Paris, la liberté de religion alors que tout signe religieux est interdit dans l’espace public, la liberté de réunion quand sont dissoutes certaines associations, la liberté des médias quand ceux-ci sont subventionnés donc inféodés à l’État, la liberté et la protection des communications quand Internet est entièrement sous surveillance, la liberté d’entreprendre quand le taux d’imposition atteint des sommets records. 

L’État moderne se place, de cette façon, dans une perspective hobbesienne où les individus isolés auraient transféré entièrement leurs libertés à l’État pour qu’il les protège de la guerre perpétuelle. L’État considéré de cette façon abstraite détiendrait ainsi un pouvoir absolu dont il pourrait déléguer une partie, en fonction de l’opportunité, puisque paradoxalement, quand il ne veut pas trancher certaines questions comme les fermetures d’usines et les délocalisations, l’ancien Premier ministre Lionel Jospin répondait « L’État ne peut pas tout faire »… La société libérale et le droit qu’elle secrète se donnent pour objectif d’être « axiologiquement neutres », c’est-à-dire de ne pas renvoyer à une conception commune forcément subjective. C’est dans ce sens que Jean-Claude Michéa explique que le droit libéral « entend se définir […] comme une simple administration des choses relevant d’abord de la compétence d’experts, de gestionnaires et de techniciens ». Or selon lui, il résulte de cette « administration des choses » qui « privatise intégralement ces sources perpétuelles de discorde que représenteraient nécessairement la morale, la religion et la philosophie » une difficulté pratique : la concurrence entre les libertés. Ainsi comment concilier en pratique la sûreté et le respect de la vie privée lorsque la surveillance s’exerce par la vidéo ? 
Le libéralisme a substitué le droit et la procédure à la « common decency » orwellienne – en français l’« honnêteté élémentaire ». En effet, devant un acte qui heurte l’honnêteté élémentaire comme par un exemple un vol à la tire dans le métro, celle-ci commande de s’interposer, le règne du droit libéral suppose de détourner la tête et de s’en remettre à la vidéosurveillance (qui d’ailleurs n’a jamais fait baisser la criminalité). 

Les caméras tendent à faire détourner le regard et de justifier a posteriori le postulat idéologique de l’homme asocial. Finalement, le libéralisme s’appuie sur ces anciennes « conquêtes », c’est-à-dire sur l’extension du marché, pour justifier ses avancées futures. Ainsi, s’il existe un droit libéral à disposer de son corps, c’est-à-dire d’en faire usage selon ses propres valeurs morales, philosophiques, comme celui d’avorter, de se prostituer, de consommer des stupéfiants, de se mutiler, alors comment peut être justifiée une interdiction de la GPA puisque la liberté de disposer de son corps est déjà reconnue ? 

Dans la même logique, comment pourrait-on interdire à l’avenir à des êtres humains de vendre légalement leurs organes ? 

La dynamique du libéralisme et son unité ne peuvent être mises à mal que par l’enracinement – on ne peut plus concret, plus sensible, dans l’enchevêtrement de nos communautés nationales, religieuses, provinciales, communales et professionnelles- c’est-à-dire dans notre capacité à redécouvrir et à pratiquer cette « common decency » qui pour nous s’appelle aussi charité.