mercredi 4 février 2015

À l’ENS, un débat sur le livre du Comité invisible s’est transformé en squat

La salle Aron de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm est occupée en permanence par quelques élèves depuis qu’un débat sur “À nos amis” a eu lieu le 14 janvier dernier. Le 31, la direction a tenté d’y mettre un terme. 

“Suite à une discussion le 14 janvier à l’École normale supérieure autour d’À nos amis du Comité invisible, une partie de l’assistance a décidé de la prolonger. Depuis, la salle Aron est devenue un lieu de discussion perpétuelle, où les gens passent et reviennent.” Voilà ce qu’on peut lire sur une affichette collée sur la porte de la salle Raymond Aron à l’ENS de la rue d’Ulm, rebaptisée “Le Lieu commun” – comme l’indique un tag qui semble narguer la plaque dorée en l’honneur de l’éminent historien. L’endroit est décrit comme un lieu de vie, d’échanges, de débats – de repos et de divertissement, aussi – par la dizaine d’étudiants présents dans le couloir de l’institution ce 30 janvier en début d’après-midi. S’ils squattent ce jour-là le couloir devant une porte close, c’est que la direction a pris part à leur insu à la “discussion perpétuelle”

“On attendait vingt personnes et on s’est retrouvés à 200″ 
“Ce matin à 7 heures, la sécurité a débarqué et nous a calmement demandé de partir, relate un des hôtes du lieu, les traits marqués par la fatigue. Au début, ils nous ont demandé de nous identifier et de nous annoter sur une feuille, mais ils n’ont pas insisté.” Les quatre personnes qui avaient passé la nuit dans la salle sont alors convenus d’un rendez-vous avec la direction à 14 h, à condition que l’entrevue ait lieu dans la salle Aron même, “afin qu’ils ne puissent pas la fermer dans notre dos”

Pendant que six étudiants s’entretiennent à huis clos avec la direction des études et deux directeurs adjoints de l’ENS, les autres s’occupent comme ils peuvent, suspendus au sort de leur lieu d’occupation. Une étudiante assise par terre lit un ouvrage de circonstance : À nos amis, du Comité invisible, le point de départ de toute l’histoire. Le 14 janvier à 20 heures, une réunion publique est organisée autour de l’ouvrage en question – Paris-luttes.info s’en fait l’écho. Un étudiant se rappelle de sa surprise devant l’afflux de personnes présentes ce soir-là : “On attendait vingt personnes et on s’est retrouvés à 200 ! Il était difficile d’avoir une discussion constructive, c’est parti en engueulade, alors à la fin nous avons poursuivi le débat à 20 en salle Aron. On a discuté toute la nuit.” 

La direction déplore la dégradation des lieux 
Quinze jours plus tard, le local était toujours investi et apparemment bien vivant. À en croire ce qui se dit dans le couloir, des débats y ont été organisés – sur la sécurité informatique, le graffiti, l’attentat contre Charlie Hebdo… –, des répétitions musicales et théâtrales aussi. Même la nuit. C’est cette activité intense et permanente et la dégradation des murs − généreusement tagués − qui a froissé la direction. “Cette salle est à l’origine un foyer pour tous les étudiants, qui est devenue une salle d’occupation permanente, taguée, et dans laquelle on voit toujours les mêmes personnes”, déplore Yves Laszlo, directeur-adjoint science de l’ENS. À l’issue de la réunion, qualifiée de “très constructive” par ce membre de la direction, les étudiants se sont engagés à remettre les lieux en état et à respecter certaines règles de conduites, tandis que la direction a pris la décision de fermer le lieu de 1 h à 7 h du matin. “C’est une salle, pas un lieu de vie, pas un appartement, ni une cuisine”, insiste bien M. Laszlo, qui se défend de vouloir restreindre les débats politiques qui s’y tenaient. 

Une salle conquise de haute lutte 
Depuis 2010, la salle Aron n’a de conservateur que le nom : “Après avoir servi de piquet de grève aux personnels de cantine, elle a été gardée par les étudiants pour leurs activités politiques, syndicales et associatives. Pas besoin de clés, la porte était ouverte en permanence”, raconte Sandro, membre de Solidaires-étudiants et normalien qui poursuit une thèse de mathématiques. 

Quand la salle se libère, après la réunion avec la direction, les étudiants qui patientaient dans le couloir la réinvestissent illico et prennent place autour d’une grande table sur laquelle trône un exemplaire de L’Insurrection qui vient. Une proposition émerge : calmer le jeu et faire signer une pétition pour la ré-ouverture de la salle toute la nuit. La discussion perpétuelle reprend son cours. On ne bâillonne pas le parti imaginaire.