lundi 14 octobre 2013

L'histoire et la géographie : des disciplines exigeantes et indispensables

L'histoire et la géographie ne sont pas des disciplines distractives. Un cours d'histoire ne consiste pas à raconter des histoires, même si le récit d'anecdotes révélatrices peut être le bienvenu. Un manuel de géographie n'est pas un "Guide du routard", même si le touriste peut en tirer profit pour agrémenter ses voyages.
     L'histoire et la géographie exigent des élèves qu'ils mémorisent beaucoup. Dans ces disciplines, tout ou presque doit s'apprendre, rien ou presque ne peut se déduire, car ce qui s'y passe dépend de l'usage que chacun fait de sa liberté.
     Faire de l'histoire, c'est étudier la façon dont les hommes ont usé de leur liberté pour affronter une situation, et cela ne se déduit pas. La déroute de nos troupes à partir du 15 mai 1940, l'exode, la demande d'armistice formulée par le maréchal Pétain explique l'Appel du 18 juin, mais ne le déterminent pas. Il a fallu que s'exerçât une volonté libre, et donc imprévisible, celle de Charles de Gaulle, général à titre provisoire, tout juste nommé sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, inconnu de la plupart des Français, pour qu'existât l'Appel et que fût fondée la France libre.
     Faire de la géographie, c'est étudier la façon dont les hommes usent de leur liberté pour maîtriser un milieu, et cela non plus ne se déduit pas. Le morcellement de l'archipel nippon, la place occupée par les montagnes, la fréquence des tremblements de terre, la pénurie de ressources naturelles - hormis les produits de la pêche, ne prédisposaient pas le Japon à devenir l'une des premières puissances économiques de la Planète. Il y a fallu la volonté d'un peuple déterminé à surmonter les handicaps de son cadre physique et à ressusciter après le désastre de 1945. Et qui ne connaît le vieux dicton hollandais, si Dieu a créé la Terre, les Néerlandais ont créé les Pays-Bas ?
     Pour comprendre, écrire et parler l'anglais, on accepte d'apprendre les règles grammaticales et les verbes irréguliers, du vocabulaire et des expressions idiomatiques, la prononciation et l'intonation. Pour faire de l'histoire, on doit accepter d'apprendre des dates et des noms, des guerres et des révolutions, des régimes et des religions, etc. Pour faire de la géographie, on doit accepter d'apprendre, pour chaque pays étudié, sa situation et sa superficie, son relief et son climat, sa population et son économie, etc.
     Il faut sans doute, pour l'histoire et la géographie, comme pour les autres disciplines, réhabiliter le "par coeur". C'est lorsqu'on a acquis une "masse critique" de connaissances sûres et précises que l'on commence à s'intéresser vraiment à une matière.
    Il n'y a cependant que trois ou quatre heures de cours par semaine, au collège et au lycée, qui sont attribués à l'histoire, à la géographie et à l'éducation civique, et les semaines consacrées à l'enseignement, durant une année scolaire, ne sont pas très nombreuses. Il faut alléger et recentrer les programmes, en tout cas les programmes d'histoire qui sont à la fois trop ambitieux et trop émiettés. Le programme d'histoire de la classe de cinquième, qui va de Mahomet à Louis XIV en passant par Calvin et le Monomotapa cher à La Fontaine ("Deux vrais amis vivaient au Monomotapa..."), ne peut être traité à raison d'une heure par semaine. Le programme d'histoire de la classe de seconde, qui va de l'installation des Celtes en Europe aux révolutions de 1848 en passant par Technotitlan et James Watt, ne peut être traité à raison d'une heure et demie par semaine. Le programme d'histoire de la classe de terminale L-ES, qui va de la vieille ville de Jérusalem à la gouvernance économique mondiale depuis 1944 en passant par le syndicalisme en Allemagne depuis 1875 et la guerre d'Algérie, ne peut être traité à raison de deux heures par semaine. Qui trop embrasse mal étreint. Ce que l'on gagne en extension, on le perd en compréhension. Il faut apprendre moins pour apprendre mieux.
     L'histoire et la géographie sont indispensables parce qu'elles aident les élèves, au moins autant que les autres disciplines, à comprendre le monde contemporain. Cela va de soi pour la géographie qui décrit et décrypte les principaux traits physiques, humains et économiques de l'univers actuel. Cela paraît moins évident pour l'histoire qui porte sur ce qui n'existe plus. Et pourtant, les jours que nous vivons s'expliquent largement par ceux qui les ont récemment précédés et l'actualité prolonge d'autres expériences beaucoup plus éloignées dans le temps. Elle se nourrit des siècles révolus et même de toute l'aventure vécue par l'humanité jusqu'à nos jours, tandis que d'antiques civilisations, comme celles qui sont nées à Jérusalem, Athènes et Rome, persistent à vivre dans chacun d'entre nous.

     L'histoire et la géographie concourent à développer en chaque élève ce que Pascal appelait "l'esprit de justesse", celui qui consiste à "pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes." C'est plus qu'assez pour ne pas négliger leur enseignement.

Laurent Wetzel, Ils ont tué l'histoire-géo