"I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat" Winston Churchill, Chambre des communes, 13 mai 1940
L'empire des hydrocarbures sur l'humanité technique est si profond qu'on l'oublie. Combien d'accomplissements attribués à la démocratie sociale (hausse générale des niveaux et de l'espérance de vie, mobilité sociale et spatiale, affranchissement des femmes, congés payés, etc.) peuvent aussi bien être mis primordialement au crédit de l'abondance énergétique exponentielle dont nous jouissons depuis trois ou quatre générations, abondance dont le pétrole demeure l'alpha et l'oméga ? Une question cruciale, longtemps éludée par les ingénieurs qui nous gouvernent, semble enfin prête à s'imposer, très tardivement hélas : qu'allons-nous devenir lorsque demain, après-demain, ou peut-être dès ce soir, l'humanité sera forcée de se sevrer du liquide matriciel qui lui a permis de prendre son essor stupéfiant ?
Le pétrole est la matrice du monde moderne. L'essence explosive a déterminé l'existence et la forme de bien des structures contemporaines fondamentales, considérées un peu vite comme irrévocables. Il aura fallu plus d'une décennie pour que le diagnostic de deux grands géologues du pétrole, Colin Campbell et Jean Laherrère, finisse par être accepté, à force de preuves : les extractions mondiales de pétrole liquide classique (dit "conventionnel") ont dépassé leur "pic", c'est-à-dire leur rythme maximal. Depuis 2006, faute de réserves suffisantes encore exploitables, ces extractions ne peuvent plus être accélérées afin d'étancher la soif d'énergie toujours plus grande de l'économie de croissance. Le robinet est ouvert à fond : il ne sera plus "jamais" possible, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), d'augmenter la production du pétrole conventionnel, qui constitue 80% de l'offre totale de carburants liquides. "La production [de pétrole] ne peut maintenant que décroître", a lancé l'an dernier devant l'Assemblée nationale l'ex-Premier ministre François Fillon (avant de passer bien vite à tout autre chose). "D'ici peut-être moins d'une dizaine d'années", met désormais en garde l'ex-Premier ministre Michel Rocard, un déclin de la production de brut va enclencher "une grande récession mondiale".
Quatre Arabie Saoudite
Il est très possible que nous soyons en train de franchir le pic de la production mondiale de pétrole et des autres carburants liquides. Dorénavant, reconnaît l'AIE, tout accroissement de cette production ne pourra plus venir que de sources "non conventionnelles", sans cesse plus incertaines, périlleuses, coûteuses et éthiquement, disons, discutables : sables bitumeux, huiles et gaz de schiste, forages à très grande profondeur (du type de celui qui a provoqué la marée noire du golfe du Mexique en 2010), forages en océan Arctique (dont l'accès se libère grâce à la fonte des glaces induite par la consumation des énergies fossiles), liquéfaction du charbon (une technique aux possibilités restreintes, développée par l'Allemagne nazie pour répondre au blocus des Alliés), agrocarburants (près de la moitié des récoltes américaines de maïs finit déjà dans les réservoirs d'essence...). "Par-dessus le marché", il est très loin d'être évident que toute cette mélasse suffise longtemps à compenser le déclin amorcé par nombre des champs de pétrole conventionnel les plus généreux de la planète, ceux qui alimentent la croissance depuis trente ans (en mer du Nord, en Alaska, dans le golfe du Mexique), cinquante ans (en Afrique du Nord et de l'Ouest), quatre-vingt ans (dans les pays du golfe Persique) ou plus de cent ans (en Russie, en Iran et, bien sûr, aux États-Unis, ex-premier producteur mondial, dont les extractions sont en déclin depuis 1971). Le pédégé de la compagnie Shell a annoncé en septembre 2011 qu'il faudrait développer "l'équivalent de quatre Arabie Saoudite ou de dix mers du Nord d'ici dix ans, rien que pour maintenir la production mondiale à son niveau actuel". Où diable l'industrie pourrait-elle dénicher de telles réserves intactes d'or noir ? Le volume annuel des découvertes de brut décline depuis les années soixante. Les nouveaux champs se situent dans des zones toujours plus inaccessibles, et leur taille moyenne est aujourd'hui inférieure à ce qu'elle était à l'époque de John Rockfeller, le fondateur de la Standard Oil, en dépit des quelques progrès technologiques accomplis entre-temps.
