Un certain nombre de faux problèmes, dissimulant derrière un nuage de fumée les réalités du Marché Commun, s'éclairent dès que l'on examine les faits avec lucidité.
Ainsi en est-il du soi-disant conflit entre l'Europe supranationale de Jean Monnet et l'Europe gaulliste abusivement appelée l'Europe des patries. La France est actuellement le pays où les pouvoirs de la technocratie se sont le plus développés. D'une part les technocrates n'y ont plus besoin de manipuler des pantins : les ministres ; ils détiennent eux-mêmes les portefeuilles ; d'autre part, le gaullisme donne à leur puissance une sécurité qui ne se trouve pas dans les autres pays de la communauté...
D'où, tout naturellement, une désaffection d'une fraction importante de la caste pour cette Europe qu'autrefois ils appelaient de leurs vœux. Ils disposent d'une part de gâteau bien supérieure à celle des technocrates étrangers et ils n'ont pas envie de la partager. Quoi de plus naturel... mais de là à y voir une révolte du sentiment national...
Pour la même raison, cette fraction française est hostile à l'incorporation de l'Angleterre dans le Marché Commun car l'entrée de cette nouvelle partie prenante diminuerait encore sa position. De là, et de là seulement, le combat feutré qui se poursuit à Bruxelles depuis quelques mois.
La même fraction, ou plutôt une partie de ses membres avait du reste précédemment (devant la levée de boucliers qu'avait provoqué la CED) désespéré du remède européen et envisagé un succédané : la création d'organismes supranationaux réunissant la France et les nouveaux États surgis de la décomposition provoquée de l'empire français. Le résultat pour eux aurait été le même. Ce fut le mendésisme, hérésie aujourd'hui résorbée de la technocratie française.
Poudre aux yeux donc que ces faux conflits... Faux arguments également que celui qui fait du Marché Commun un rempart contre le communisme. Loin d'empêcher la création d'une société de type soviétique, le Marché Commun l'encourage et le prépare.
Quel est l'idéal des technocrates capitalistes ? C'est :
- une seule classe : les salariés dont on développe surtout la consommation collective,
- une seule caste dirigeante : eux-mêmes,
- une seule religion : le rendement.
Quelle différence avec le schéma marxiste que nous présentent le monde soviétique et les démocraties populaires où s'épanouit la nouvelle classe dirigeante ? Même mythologie du progrès nécessaire, irréversible et continu, même hypocrisie portant aux nues l'émancipation de l'homme par la technique.
Faut-il s'étonner donc que les technocrates préparent en pratique l'institution d'une société de type marxiste en détruisant toutes les structures pouvant s'opposer au communisme et en instituant dans notre vie quotidienne, grâce notamment au Marché Commun, un dirigisme bureaucratique semblable à celui des états soviétiques.
Sur le plan strictement économique, le Marche Commun est également favorable au bloc communiste. Depuis sa création, les échanges entre l'Europe des 6 d'une part, l'Europe captive et l'URSS (Comecon) d'autre part ont augmenté en moyenne de 22% par an, c'est-à-dire plus que les échanges à l'intérieur du Marché Commun.
Dès février 1959 Jean Monnet déclarait au magazine américain "United States dand World Report" que l'URSS et l'Occident "découvriront peut-être des affinités mutuelles qu'ils ne soupçonnent pas actuellement".
Derrière une hostilité de commande l'URSS l'a déjà compris. Elle vient de prendre spectaculairement position pour un rapprochement entre le Comecon et le Marché Commun. Et des partisans de ce dernier peuvent écrire (comme Louis Tessier dans "Combat" du 20 septembre 1962) que les économies orientales et occidentales s'orientent dans le même sens et que cette convergence des efforts doit bientôt faire constater à l'Est comme à l'Ouest qu'ils font en réalité partie du même camp ! Nous sommes loin de la défense de l'Occident...
Et s'appuyant sur le "succès" économique enregistré lors de la première étape, "succès" analysé ci-dessus, exploitant à fond les confusions qu'ils ont créé eux-mêmes, les technocrates tendent aujourd'hui de se délivrer des timides esquisses du Traité de Rome et d'augmenter leur pouvoir.
La Commission Économique Européenne (Commission Hallstein) a déposé en octobre 1962 un rapport réclamant la reconnaissance de ses responsabilités propres et l'extension de ses attributions à l'établissement d'une planification européenne (appelée programmation) et à la création d'une union monétaire. Comme nous le disions, le Traité de Rome n'était qu'une étape vers la dévolution de tous les pouvoirs économiques et politiques à la caste des technocrates.
En résumé, malgré les résultats économiques inconsidérément gonflés, enregistrés dans la zone de préférence douanière à laquelle se réduit ce qui a été créé lors de la première étape, le Marche Commun est néfaste dans ses conséquences. Il tend à détruire, en prétendant le réformer, l'équilibre harmonieux des structures naturelles, à supprimer l'indépendance économique de tous ceux, industriels, commerçants, professions libérales, paysans, qui ont réussi à la préserver des abus du capitalisme d'autrefois. Il n'est qu'un moyen pour les technocrates de développer et d'assurer leur pouvoir.
Enfin, par l'exclusivité qu'il réserve aux valeurs qu'il reconnaît : la masse et le rendement, par la priorité qu'il donne au quantitatif sur le qualitatif, il tend à construire une Europe caricaturale détruisant les nations au profit d'un internationalisme de monopole.
Et ceci quand toute la valeur de la civilisation européenne, tout ce qui fait son incomparable éclat et la place souveraine qu'elle a occupé dans le développement de l'humanité, ce qui fait qu'un centimètre carré de cette terre vaut plus que des kilomètres carrés de toute autre, provient justement et de la réunion de ces nations-flambeaux et de la primauté toujours donnée à la qualité sur la quantité, à l'esprit sur la matière.
La disparition de ces institutions et de ces communautés pseudo-européennes comme le Marché Commun est la condition indispensable à la construction de la véritable Europe.
C.E.P.E.O
Le CEPEO est le Centre d’Études Pour une Économie Organique / Europe Action Janvier 1963
