jeudi 6 septembre 2012

Il n’est pas un siècle où l’on n’ait trouvé à se plaindre 2/2

     De tout cela, on ne peut parler qu’au passé. Les héritiers des doctrines du Mal ont regagné le bercail. Il y a vingt ans, de bons jeunes gens proposaient d’abattre la société ou de faire sauter la planète. Aujourd’hui, ils invoquent la démocratie, leurs sentiments sont villageois et tendres. Voilà le charme de l’Histoire : elle répond toujours aux questions qui lui sont posées. Elle n’est pas restée indifférente aux appels sanglants qu’on lui lançait. Elle a montré la couleur du vrai sang et, dans ses riches réserves humaines, elle s’est taillé le manteau qu’on lui demandait de porter. Avec les cris des mourants sur son front, comme une aigrette de stupeur, avec leurs yeux lisses comme des perles pourries, elle s’est avancée sur le devant du théâtre. Mais personne n’était plus là pour applaudir. Son dérangement était inutile, on la suppliait de regagner son sommeil. Déjà les révoltés d’hier commençaient des discours sur les tombes. Hommes de bronze, hommes de plâtre ! Ils étaient de la substance dont on fait les statues dans les jardins publics.
     Nous voici réunis, mon père, dans un commun mépris. Ceux-là n’étaient pas vos cadets, ils ne sont pas mes aînés. Génération fœtus, engendrée par mégarde, enflée de son propre hasard. Ils se passaient de religion, méprisaient l’ordre, mais c’est un langage dévot qui venait naturellement sur leurs lèvres. Quel ennui, quel inconvénient ! Ils se moquaient de la patrie, de l’armée, mais enfin ils ont trouvé quelque chose de respectable dans la personne des chars allemands. Ah ! la Wehrmacht ; voilà une déesse qui ne manquait pas de preuves. Devant les jeunes guerriers blonds de la Barbarie, ô libres esprits, natures infernales et sucrées ! Quel chemin vous avez fait ! Timor aliquantus... comme le dit Salluste. Vous nous aviez tout raconté, jusqu’à la forme de votre nombril. Hypocrites ! Modestes ! Rusés ! Vous nous aviez caché ces bonnes jambes...

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne