mercredi 5 septembre 2012

Il n’est pas un siècle où l’on n’ait trouvé à se plaindre 1/2

     Il n’est pas un siècle où l’on n’ait trouvé à se plaindre. Tantôt, c’étaient les Maures, tantôt les scandales de Rome, les libertins ou les maîtresses du Roi. Mais avouez que tant de plaintes, chez un garçon de mon âge, c’est mauvais signe. N’oubliez pas que je suis votre fils : donc, un être raisonnable et qui ne se fâche pas pour le plaisir. Cette enflure de la voix me chagrine. (Il serait beaucoup mieux de vous raconter comment, ce matin, je me rendais chez une jeune personne, quand il est venu s’asseoir une petite merveille en face de moi : blonde, éméchée (je me comprends), avec un visage d’ingénue bronzée et une cape de fourrure grise, – quand elle a quitté l’autobus j’ai failli la suivre. Ça ne m’aurait avancé à rien. En tout cas, je n’ai pas supporté d’aller retrouver une femme beaucoup moins jolie, qui m’aimait. C’est en cela que je ne serais jamais vichyssois.)
     Cette petite histoire n’est pas mal venue, puisque je parlais des imbéciles. Leur situation est ancienne. Des prophètes sont apparus ; hautement ils ont déclaré que chacun serait maître de sa vie et que cette liberté dispensait d’autres preuves. Quand la majuscule du mot liberté fut à son comble, alors commença l’oppression. Un soin prudent devait nous entretenir dans le scepticisme, la mauvaise volonté, l’indépendance et le mal. Le mal, en effet, venait de retrouver un assez beau rôle. Son prestige, emprunté à dix siècles de littérature infernale, rehaussait l’aventure. L’ancienne morale, assez souple et comme rendue charnelle par sa casuistique, cédait la place à une doctrine impérieuse où de solides principes barraient l’horizon. Il ne s’agissait pas tant d’exécuter les saintes consignes de la liberté, que de les approuver avec onction. Plein d’assurance, plein de modestie, on s’installait dans l’inquiétude, l’anarchie, la facilité des mœurs et autres vertus à la mode. Pas un percepteur qui ne rêvât à Rimbaud.