dimanche 9 septembre 2012

Faux prophète

"… Capable de tous les métiers, y compris les plus dégoûtants, tour à tour laquais et mignon, maître de musique, parasite, homme entretenu, il s’est instruit à peu près seul : comme le capital intellectuel, le capital moral lui fait défaut : de même qu’il s’est fabriqué une science, il s’est fait, par la collaboration de l’expérience et de ses lectures ou par les leçons successives de ses maîtresses, qu’il a vilement racontées, un système du goût et un code des convenances. Il raisonne facilement : mais, né sensible et versatile, tout à fait impuissant à s’attacher avec force à la vérité, ses raisonnements différents ne concordent jamais et, pour parler net, il est fou. Folie, sauvagerie, ignorance, singularité, solitude, orgueil et révolte, voilà ce que l’aventurier nourri de la moelle biblique érigea sur l’autel, sous le nom de vertu. Il mettait en système une nature inculte, en même temps que toutes ses sortes de défauts ; sa sensibilité indignée et plaintive dressée en manière de loi lui servait de critérium décisif contre l’univers.

En ce temps-là, passé la frontière française, mûrissait le septième ou le huitième siècle de la civilisation des modernes. Il y entra comme un de ces énergumènes qui, vomis du désert, affublé d’un vieux sac, ceints de poil de chameau et la tête souillée de cendres, promenaient leurs mélancoliques hurlements à travers les rues de Sion : s’arrachant les cheveux, déchirant leurs haillons et mêlant leur pain à l’ordure, ils salissaient chaque passant de leur haine et de leur mépris. C’est le type du faux prophète."

Charles Maurras
Action française, 28 juin 1912
(Dictionnaire politique et critique)