lundi 10 septembre 2012

Du sang, de la peine, des larmes et de la sueur 3/3


Il y aura du sang
Il y a tellement d'inconnues devant nous. Et puis il y a la violence et l'avidité. L'armée américaine et l'armée allemande ont souligné récemment que le déclin futur de l'énergie mise à la disposition de l'humanité (laquelle n'en a jamais autant consumé qu'aujourd'hui) implique un terrible accroissement des risques de guerres. Forcément. Comme à l'époque de la diplomatie de la canonnière, des nœuds de conflits régionaux potentiels sont en train d'apparaître autour des ultimes zones de prospection, en Méditerranée orientale (entre la Grèce et la Turquie, entre le Liban et Israël), dans le sud de la mer de Chine (entre la Malaisie, le Vietnam et la Chine), voire autour du Pôle. N'est-il pas vertigineux, un quart de siècle après la fin de la guerre froide, de voir la Russie de Poutine faire appel en Arctique au géant américain Exxon, alors que les majors yankees de l'or noir ont eu partie liée avec les plus sombres turpitudes de l'Oncle Sam, que ce soit en Iran dès le début des années 50, en Indonésie dans les années 60, au Vietnam dans les années 70, au Nicaragua dans les années 80, ou encore en Irak dès la création dans les années 1920 de cet État dessiné à seule fin de servir les desseins des pétroliers occidentaux ? Beaucoup hésitent encore à affirmer que la dernière guerre d'Irak fut purement et simplement une guerre du pétrole. Je n'ai pas ici la place de faire la liste des nombreux éléments factuels qui corroborent cette assertion lourde d'implications. Disons seulement que c'est bel et bien Exxon qui fait aujourd'hui la loi en Irak : la fille aînée de la Standard Oil menace d'interrompre la très coûteuse remise en état des champs pétroliers du Sud chiite - gravement endommagés depuis les années 1980 par trois guerres et douze années d'embargo - si jamais le gouvernement en place à Bagdad persiste à refuser de se laisser court-circuiter, en laissant les compagnies occidentales traiter directement avec l'autorité autonome kurde, pour pouvoir exploiter les prometteuses réserves du Nord du pays. Et que dire encore de la constante extrême magnanimité de notre République à l'égard des potentats assassins du Gabon, du Congo-Brazzaville, d'Algérie, du Kazakhstan ou (jusqu'à il y a peu) de la Libye ? There will be blood : "Il y aura du sang", avertit le titre d'un chef d'oeuvre du cinéma américain inspiré par l'invasion de l'Irak en 2003, qui raconte la Némésis s'abattant sur un richissime et obscur héros de la germination de Los Angeles, mégapole surgie des fantastiques champs pétroliers californiens. Aujourd'hui, ces champs sont à peu près tous à sec. Mais quel jeu voulons-nous, et pour quelle chandelle ?

Matthieu Auzanneau pour La décroissance N°89