dimanche 9 septembre 2012

Du sang, de la peine, des larmes et de la sueur 2/3


2 euros le litre
Selon un grand nombre d'experts indépendants (notamment le Français Olivier Rech, ancien responsable des questions pétrolières au sein de l'AIE), la production mondiale de carburants liquides entrera en déclin inévitablement, et sans doute irrémédiablement, quelque part entre 2015 et 2020. De leur côté, les experts employés par "Big Oil" font preuve d'un optimisme de plus en plus mesuré. Le directeur scientifique de Total, Jean-François Minster, a reconnu en avril au cours d'un débat avec moi sur RFI qu'il n'y a que "dix ans d'écart" entre le pronostic du groupe pétrolier français et celui d'Olivier Rech. La marge est bien mince : dix ans, c'est le temps qu'il faut pour mettre en production un nouveau champ de pétrole. Le pédégé de Total, Christophe de Margerie, assume son impuissance lorsqu'il affirme dans les colonnes du Parisien en avril 2011 qu'il ne fait "aucun doute" que le prix du litre d'essence atteindra bientôt 2 euros. "Il faut espérer que cela n'arrive pas trop vite, sinon les conséquences seront dramatiques", prévient le patron de la boîte française n°1. Cette fois, c'est sûr, telle qu'elle a été modelée depuis deux siècles grâce à l'extraction frénétique du charbon puis des hydrocarbures, va être confrontée d'ici une génération au plus tard à un défi inexorable d'une ampleur inouïe, qui, d'une façon ou d'une autre, devrait l'obliger à se réinventer. Quelle que soit l'ardeur avec laquelle l'industrie sera autorisée à forer un peu partout, la banque globale HSBC prédit d'ores et déjà qu'il n'y aura plus de pétrole exploitable dans cinquante ans. Mais ça coincera bien avant.

Un Titanic
Petit détail : les énergies alternatives au pétrole seront techniquement incapables de prendre sa place aux niveaux de consommation actuels. Selon le département "recherche et développement" d'EDF, un déclin de la production mondiale de carburants liquides aux alentours de 2020 (soit l'hypothèse médiane aujourd'hui) provoquera nécessairement un déclin de la production totale de l'ensemble des énergies vers 2035 au plus tard, et ce en dépit d'une éventuelle multiplication par cinq, aussi peu plausible que souhaitable, du nucléaire et du charbon ! "Les seules solutions "éthiques", qui limiteront l'utilisation du charbon, conduisent à une décroissance de l'offre énergétique mondiale dès 2025-2030", précise EDF R&D dans un rapport publié en 2007, passé à peu près inaperçu. 2025-2030, c'est bien sûr tout près. Le système énergétique global est un sacré Titanic : réussir à le faire virer de bord sans trop de dommages pourrait prendre des décennies. Or, face à cette décroissance énergétique que le pic pétrolier menace d'imposer, le changement de cap nécessaire promet d'être sans mesure commune avec les politiques biaisées et à peu près inefficaces jusqu'ici mises en place (presque exclusivement par l'Europe) pour faire face au réchauffement de l'atmosphère. La croissance de l'économie mondiale et celle de la production de brut évoluent de conserve, de manière quasi parallèle.

Depuis 1945 aux États-Unis, dix récessions sur onze ont été précédées par une hausse des cours du brut, et inversement, onze flambées des prix du baril sur douze ont été suivies par une récession. D'après Robert Hirsch, auteur du premier rapport de l'administration américaine sur le pic pétrolier (sous administration Bush), un déclin de 2 à 4% par an pendant dix ans des extractions mondiales débouchera mécaniquement sur une contraction de 20 à 30% du PIB mondial. Par comparaison, depuis qu'elle a franchi son propre pic, la production de pétrole de la mer du Nord décline de 6% par an...