"Vous n'imaginez pas, j'en suis certain, puanteur offensante que l'Occident fait monter à nos narines bien mouchées. Vous riez de nous parce que nous manquons de ceci ou de cela. Mais ne sentez-vous pas comme il vaut mieux manquer que vomir ? Comme on se sent plus léger maigre que ventru ? Vous vous êtes fabriqué à vous-même le sobriquet "société de consommation". Mais c'est bien pis que cela. Consommer, après tout, c'est faire disparaître, c'est encore relativement propre. Vous êtes une société d'excrémentation ! Vous ne produisez pas pour consommer, vous consommez pour produire. Vous êtes comme une machine affolée qui ne cesse de dégorger des biens inutiles, comme une femme qui ne peut plus s'arrêter d'accoucher encore et encore d'avortons multipliés à l'infini. Ce n'est pas à la production, ma chère, c'est à la consommation que vous ne suffisez plus : vos poubelles sont bourrées de croûtons de pain et de gras de viande : vous y jetterez bientôt les croissants et les biftecks. L'Occident tout entier n'est plus qu'une gigantesque poubelle pleine d'invertis, de pervertis et de convertis. Vous engendrez des enfants par plaisir, vous en faites des criminels par platitude, et quand ils vous violent et vous égorgent, vous n'avez même pas le bon sens de les fusiller. N'avez-vous pas compris cette chose si simple : l'Occident a le cancer...?
"Oh ! nous allons nous occuper de vous un de ces jours. Nous allons arriver avec notre matériel chirurgical. Malheureusement, il sera trop tard pour le scalpel, il faudra travailler à la scie. Mais ne craignez rien : l'anesthésie opère déjà grâce à vos intelligentsias éthérées... Boh ! Vous êtes des mencheviks, voilà ce que vous êtes, et menchevik signifie minus. Vous êtes un bouillon de culture de mencheviks proliférant jusqu'à l'indécence. Comment, je vous demande, pouvez-vous supporter d'avoir sous les yeux vos propres représentants ? Quand vous vous y regardez, ne voyez-vous pas à quel point vous devez vous-mêmes être minables ? Enfin, quoi ! Vos capitalistes, gras comme des vers blancs, nageant dans leur sauce, et n'ayant, outre les fonctions naturelles, qu'une seule façon d'être au monde : la trouille, car ils en crèvent, de trouille, sachant que la hache est au pied de l'arbre ? Vos gouvernants qui ne savent que se vautrer devant vous pour obtenir vos suffrages et qui, une fois élus par la gauche, gouvernent à droite et vice versa ? Le président de votre République, cette espèce de Don Quichotte Münchhausen, ce tyranneau, ce tyrannosaure, cet anachronisme ambulant ? Vos militaires, qui se camouflent en civil ? Vos Picasso, qui se paient votre tête, ou plutôt à qui vous la payez ? Ou vos intellectuels, peut-être ? Ah! ceux-là, je me demande comment ils ne vous lèvent pas le cœur, ces encensoirs professionnels, ces marie-couche-toi-là de l'intelligence, ces thuriféraires non rétribués que travaille l'envie inavouée de se faire empaler par nous ! Tous vos Russell et tous vos Sartre, à genoux dans la crotte ! Vous croyez que nous n'avons pas envie de leur botter les faces extasiées qu'ils tendent vers nous ? Nous n'acceptons leurs hommages qu'en nous bouchant le nez. Et savez-vous ce qu'ils adorent en nous ? Le Bolchevik, mademoiselle, qui n'a qu'à faire craquer son knout pour qu'ils viennent le lécher entre les orteils. Ah ! comme nous sabrerons gaiement à droite et à gauche quand le moment sera venu ! Une collectivité qui n'a pas de goût pour elle-même doit disparaître : c'est scientifique, et c'est, de plus, juste.
Vladimir Volkoff, Le retournement