"Oublions la symétrie. Vous avez ceci de particulier, pour un communiste, que vous ne distillez pas l'ennui. L'idée de changer de camp et de face m'était déjà venue, figurez-vous. Adolescent, lorsque je voyais les communistes gagner à tous les coups, sur tous les plans, je me demandais si je ne ferais pas mieux d'aller les rejoindre. D'abord c'est plus amusant de gagner que de perdre, puis je n'ai jamais beaucoup cru aux idées, enfin je pensais qu'il était peut-être de mon devoir de tenir le manche aujourd'hui comme ma famille l'a fait durant quelques générations. J'ai donc ouvert vos livres et vos journaux. La laideur de vos caractères d'imprimerie a commencé par me repousser ; ensuite ce fut la puérilité de votre agitprop, vos statistiques controuvées, vos timbres-poste édifiants, l'académisme de votre peinture, la laideur de vos cartes postales, vos innombrables insignes, étoiles, macarons, vos visages obtus dans vos magazines sur mauvais papier, votre inlassable serinette débitant vos lieux communs sentimentaux. J'ai bien vu que je ne pourrais jamais m'enflammer pour la plantation du maïs ni pour la production des tracteurs, jamais penser par moignons de mots accolés ensemble (kol-khoz, gor-kom, kom-div, gos-koult, prosvet-izdat), jamais donner ma vie pour un sigle, jamais apprendre par cœur des citations à la fois pleurardes et bureaucratiques, jamais applaudir pendant des heures des truismes proférés par des hommes de paille, jamais écrire des articles où je démontrerais pour la centième fois ce que d'autres auraient déjà démontré des milliards de fois avant moi. Rien de plus barbant que le style bourgeois, camarade, sinon le style prolétaire.
Vladimir Volkoff, Le retournement