L’auteur (université de Lyon-III, CHEM, IHEDN, École de guerre et expert près le TPIR de l’ONU), s’est attaché à l’occasion de la querelle « mémorielle » de mettre à plat, de la façon la plus exhaustive possible, les fondamentaux de l’histoire et de l’historiographie coloniale. Au-delà du caractère purement scientifique et comptable de l’étude, Bernard Lugan analyse les tenants et les aboutissants du positionnement psychologique des « deux mémoires » (coloniaux/colonisés) dont l’incommunicabilité est totale. Ainsi ses conclusions pourront en surprendre plus d’un qui refuserait par exemple de considérer que la colonisation fut d’abord une grande idée de gauche reposant sur les idéaux universalistes de 1789. L’auteur développe de façon remarquablement argumentée que loin de subir un pillage, l’Afrique colonisée fut un boulet économique, politique et social, la décolonisation devenant pour les métropoles une urgente et impérieuse nécessité. Cet argument fondamental met donc à mal l’idée d’une quelconque dette à l’égard de l’Afrique et des Africains qu’auraient les Européens d’aujourd’hui et à plus forte raison ceux de demain ; ce mythe de la culpabilité coloniale étant entendu comme un levier dialectique permettant de « désarmer moralement l’Europe face à la contre-colonisation de peuplement qu’elle subit actuellement » (10,4 % de la population métropolitaine française) et de faire des « Français de nouveaux ‘‘colonisés’’ par la culture de repentance-soumission ». L’ouvrage rappelle également cette loi de l’histoire enseignant que la colonisation n’est pas éternelle dès lors que les indigènes ne sont plus disposés à la subir, ce que les Français après 130 ans de présence en Algérie, les Portugais après 400 ans en Angola et les Arabes après 700 ans en Espagne ont appris à leurs dépens. B. Lugan procède par approches successives d’abord historiques, « de l’Afrique ignorée à l’Afrique approchée » puis « de l’Afrique partagée à l’Afrique dominée » puis thématiques à partir du grand vingtième siècle, « de l’apogée du système colonial à l’amorce de la décolonisation », « l’Afrique libérée » pour développer en dernière partie « la colonisation en débats ». Dans la conclusion « de la décolonisation de l’Afrique à la colonisation de l’Europe », l’auteur évoque les « insolubles problèmes liés à l’immigration venue de nos anciennes colonies » vis-à-vis de laquelle seules sont proposées les « recettes éculées d’assimilation-intégration qui y furent inapplicables et les mêmes impératifs du toujours plus de subventions qui firent capoter toutes les politiques de développement ; [mais] ce qui a échoué hier en Afrique échoue déjà dans les banlieues où il est impossible de procéder par amputation territoriale comme l’avait fait le général de Gaulle [pour empêcher] l’algérianisation et l’islamisation de la France, donc son changement d’essence ». Le constat froid et terrifiant d’une évolution démographique et politique qui a conduit au renversement du rapport de puissance, s’appuie sur un appareillage de notes infrapaginales substantiel, un index nominum très complet et près d’une quarantaine de cartes détaillées et remarquablement légendées. Un ouvrage documenté destiné à être utilisé dans les grands débats où l’histoire et l’étude des civilisations sont intimement liées pour comprendre le présent et l’avenir de l’humanité.
Pour en finir avec la colonisation, Bernard Lugan, éd. du Rocher, 2007, 386 p., 22 €
