Du cauchemar à la réalité
Il donne même une description qui, en 1956, devait passer pour farfelue, celle d'une technique qui produit "ce qui est, humainement parlant, un esprit indigent seulement capable de surveiller sur un écran de contrôle des réalités confinées, isolées de la complexité de la vie". Pouvait-il imaginer que ce cauchemar deviendrait réalité dans son pays, la Grande-Bretagne, champion toutes catégories de la vidéosurveillance ? Mais à l'évidence, le jugement de Mumford va beaucoup plus loin que le contrôle et concerne aussi tous les moyens d'asservissement doux. Il dénonce ainsi "la culture post-historique (...) qui tend à automatiser toutes les activités qu'elles soient stériles et serviles, ou créatrices et indépendantes". Il prédit la mondialisation et l'uniformité avec la fin de la biodiversité, appelée "diversité environnementale", ajoutant avec une ironie cinglante : "Il est dans la logique de cette culture (...) de créer des esprits semblables à des distributeurs automatiques." Quant au nucléaire civil, dans lequel il inclut mêmes les usages médicaux, il reprend, pour le qualifier, les mots du capitaine Achab, héros du Moby Dick de Melville : "Tous mes moyens sont sains, normaux ; mes mobiles et mon but sont fous." Mumford plaide alors, dans une vision quelque peu désespérée à la manière d'Hölderlin - "là où croît le danger croît aussi ce qui sauve" -, qu'une humanité nouvelle peut germer sur ce terreau, une humanité qui comprendra que la machine et ses illusions de puissance sont la voie de la fin, une humanité qui cherchera alors une nouvelle harmonie dans la maison monde.
N'est-il pas surprenant que de grands auteurs aient envisagé dans les années cinquante l'avenir avec terreur, alors même que commençaient les "Trente Glorieuses" ? Sans doute l'explication se trouve-t-elle pour partie dans l'expérience de la débauche de machines que mit en scène, une seconde fois au cours du XXe siècle, la guerre de 39-45. Un profond sentiment de dépossession de son destin, de frustration devant l'inanité du fait technique, a indigné la classe intellectuelle qui ne se reconnaissait pas dans le progrès que proposait l'Amérique du plan Marshall et pas plus dans la Russie soviétique de la libération des forces productives. Nous aurons donc attendu cinquante, soixante ans pour qu'enfin cette parole prophétique débouche sur un mouvement social, avec la décroissance, mais aussi celui des indignés et bien d'autres plus ou moins visibles. La phrase mystérieuse d'Hölderlin prend alors tout son sens : la conscience du danger devient ce qui sauve.
Alain Gras pour La décroissance N°89
