J'avais évoqué la figure de Georges Bernanos (1888-1948) qui, dans un ouvrage publié en 1945, La France contre les robots, avait décrit avec une lucidité acerbe ce qui allait advenir du monde voué au culte de la technique, au lendemain de la terrible Deuxième Guerre mondiale. Plus encore que durant la première, les peuples avaient été écrasés par les orages d'acier et Bernanos avait vu dans ce déferlement non pas la fin d'une civilisation mais le germe d'un passage à la limite, d'une démesure dans l'usage de la puissance technicienne. Il est donc symptomatique qu'un autre auteur, célèbre historien anglais de l'industrialisation, Lewis Mumford, ait voulu lui aussi, au sortir du conflit mondial, nous avertir des risques que nous prenions en laissant la machine occuper le devant de la scène.
Homme obsolète
Son ouvrage intitulé en français Les Transformations de l'homme a été traduit pour la première fois il y a quatre ans. Et l'indifférence avec laquelle les médias l'ont accueilli montre bien à quel point la réflexion de fond est méprisée, dès qu'elle porte atteinte aux valeurs du progrès technique. Mumford, en effet, nous prévient que le démon que nous introduisons dans notre maison Terre va tenter de conquérir nos âmes. Certes, on peut lui reprocher une vision quelque peu évolutionniste lorsqu'il distingue de grandes périodes historiques qu'il décrit sur une base anthropologique : l'homme archaïque, l'homme civilisé, l'homme axial, qui aboutit à l'homme post-historique contemporain. La particularité de ce dernier repose sur son asservissement à la machine. Il retrouve, sans le savoir et avec un vocabulaire bien différent, la thèse d'un de ses contemporains sur lequel je reviendrai un jour et qui connaît enfin un grand succès. Je veux parler de Günther Anders et de "l'obsolescence de l'homme". Pour Mumford, en effet, l'homme post-historique créera une société qui "n'aura d'autres qualités que celles qui peuvent être intégrées dans une machine". Il entend par là que l'intelligence n'aura d'autre but que de fabriquer des automates et que ce progrès autoproclamé, car défini à l'intérieur de la communauté des scientifiques patentés, deviendra une "ligne du parti", que personne ne pourra plus contester. Il évoque ainsi les techniques de contrôle qui produiront une sorte de domestication de l'esprit et une aptitude à tout accepter parce que la nécessité fait loi... pour les puissants. On pense évidement à cet alibi qu'est la lutte contre le terrorisme pour justifier toutes les lois scélérates. Mumford cite à ce propos un proverbe latin que nous devrions tous marquer sur le front de nos ordinateurs, avec leurs adresses IP, qui peuvent devenir des mouchards dociles dès qu'un régime totalitaire aura désigné quiconque comme ennemi : "Quis custodiet ipsos custodes ? " (Qui contrôle le contrôleur ? ).
