Avec ce Louis en or, le foot vit une histoire amusante, parce qu'elle échappe à ce qu'on voudrait en faire : le roman édifiant d'un club au budget Astérix (35 millions), qui chipe le titre de champion promis au PSG des riches Qataris. Un club familial né d'une entreprise de poubelles, patient et raisonnable, aura fait plier les conquérants du Golfe ! Un seul truc ne colle pas : le président lui-même, qui n'a rien de raisonnable, ni de patient. Idéologiquement, il ne croit pas à son histoire. "En foot, on n'existe pas sans énormément d'argent. Le PSG sera là pour cinq ans, sept ans. Nous, on profite de leurs débuts." En vrai, il aurait mérité d'être qatari ; il l'a été à sa manière, un homme riche se régalant de son club. Il pouvait... Millionnaire grâce aux poubelles, il gaspillait ses sous et récupérait des gloires passées pour se repaître de leur rêve. Au début de l'aventure, il avait embauché une star de son enfance lyonnaise, Fleury Di Nallo, et c'était déjà un caprice.
Les collectionneurs font les délices des psys, leur passion inassouvie, leur quête d'un passé qui glisse. Sigmund Freud saluait une statuette antique ; Louis Nicollin se promène voiturette de golf dans sa collection de maillots. Mais il ne verra jamais de psy : "Ce sont les plus fous de tous". Il ne théorisera pas ce qui lui arrive. "Je ne deviendrai jamais un prof ou un clown ! Je déteste ceux qui donnent des cours, qui expliquent la vie aux autres." Il ne sera pas un sage du football, trop incertain pour imposer sa vérité. Quand on lui tend le micro, il rouspète ou galèje une horreur, se flingue auprès des bienséants. Sur Canal +, devant la France du foot rassemblée, il s'est promis une "branlette espagnole" pour fêter le titre prochain, et les médias ont adoré, qui tiennent le compte des saillies du bonhomme, pourfendeur de "tarlouzes", étrilleur d'"enculés", célébrant les maîtresses qui lui "régalent la chique". Il aurait aimé jouer un rôle, être reconnu par le foot français - pas seulement aimé, respecté, traité. Il glisse parfois une amertume, sur Laurent Blanc, meilleur buteur de l'histoire du club, qui n'a pas voulu devenir son coach - "Tant mieux!" - et qu'il juge hautain. "Il s'améliore", corrige-t-il. Il aurait voulu représenter le foot professionnel auprès de l'équipe de France. "Avec moi, il n'y aurait pas eu de scandale en Afrique du Sud. Je le faisais descendre du bus, ils rentraient à pied".
Son père, Marcel, avait lancé son entreprise en brisant une grève des éboueurs, dans le Lyon de l'après-guerre. Il y a chez Nicollin un écho de cette France de droite d'avant les décadences, quand il ne fallait pas plaisanter avec l'autorité du patron. Il gère ses boîtes à l'affect, au pif, renifle les hommes avant de les embaucher, pariant sur les réseaux, jouant du sport, des connivences, ayant tutoyé la limite : peu de dégâts en somme, une condamnation avec sursis pour pot-de-vin à la Réunion... Il vient de la France où l'on s'arrangeait encore. Il n'a pas aimé qu'Hollande soit fêté avec des drapeaux étrangers à la Bastille. "On aurait dû donner l'amour du drapeau aux jeunes des quartiers, ceux qui emmerdent tout le monde. J'en veux à Chirac d'avoir supprimé le service militaire : c'est là qu'on se retrouvait".
Marianne N° 787
