mercredi 11 juillet 2012

La fin de la RC 4


Nuit du 6 au 7 octobre. Colonne Charton.
De son côté, tout au long de cette nuit, Charton éprouve une grande inquiétude :
      - La pression des Viets sur le 3ème Etranger, cote 590, se prolonge au cours de la nuit.
     - Il aperçoit à l’ouest une troupe qui marche au flambeau, des centaines de points lumineux se déplacent vers sa ligne de crête. Il s’agissait probablement du Bataillon 23 du Régiment 88. Mais il sait aussi que de l’autre côté, dans la vallée autour du hameau de Coc Xa, dissimulés dans l’obscurité, des milliers de Viets tournés vers lui attendent l’aube.
     - Autre sujet d’appréhension : le message de Le Page qu’il a reçu, il y a quelques heures, lui annonçant sa situation désespérée avec 100 blessés à charge alors que c’est justement la colonne Le Page qui devait apporter son aide à celle de Charton.
     - Enfin, à 5 heures du matin, il y eut l’écho dans la vallée de cet énorme bruit de bataille qui a déchiré le silence de la nuit et ce confetti de feu d’artifice prolongé, accroché dans la montagne en face ?

Le 7 octobre 1950 au matin. Colonne Charton.
Le 3ème REI a repris sa marche et arrive sur 477. Un autre parachutage de munitions est effectué au-dessus de lui dont ne profitent pas non plus, cette fois-ci, les autres unités.
A l’aube, début de l’attaque générale des Viets. La Compagnie des Supplétifs sur le piton à l’aplomb de Ban Ca est rejetée sur les positions des Goumiers au nord, par les Viets du Bataillon 84 du Régiment 36, un des deux bataillons qui avaient attaqué le 11ème Tabor sur le Na Kéo, cinq jours auparavant, et qui, avec une forte partie du corps de bataille Viet, a achevé le contournement par le sud du massif des falaises calcaires via Cok Ton et Ban Ca.
Vers 7 heures, le 3ème Tabor est attaqué à son tour. Le capitaine Peyris, commandant du 36ème Goum sur le troisième piton au sud de 477, envoi un appel émouvant au commandant De Chergé et au capitaine Farret, il est submergé. Il reflue à son tour sur le piton plus au nord tenu par le 51ème Goum. Le 3ème REI enfin arrivé, contre-attaque sans succès. Son chef, le commandant Forget, est mortellement blessé.
Beaucoup de civils se sont éclipsés, ils ont compris que le vent nous était définitivement défavorable. Et pourtant un certain nombre d’entre eux, surtout des catholiques, se retrouveront à Lang Son dans quelques jours entassés dans l’église et les jardins de la mission de monseigneur Héddé, évêque de Lang Son. « Il fallait une foi bien vive à ces nouveaux chrétiens pour avoir quitté ainsi leurs paillotes, leurs bouts de rizière et le pays des ancêtres auquel ils sont tant attachés » (médecin-capitaine Distinguin).
Leur calvaire ne fait que commencer. Quatre ans plus tard nous pourrons voir dans tous les cinémas de France, aux « Actualités Françaises », ce radeau de fortune prenant l’eau de toute part, surchargé de Vietnamiens en perdition, sauvé de justesse par un navire de guerre français dans le golfe du Tonkin. Une femme tendant son enfant à un marin continue de serrer contre elle un morceau de carton où l’on peut distinguer une image de la Vierge.
Le lieutenant-colonel Charton a envoyé deux compagnies de supplétifs aux ordres du lieutenant Viltard sur la colline nommée Qui Chan, adossée à 477 du côté de la vallée et surplombant Coc Xa où doivent se présenter les rescapés de la colonne Le Page. Durant toute la matinée vont arriver des groupes disparates de Goumiers, de tirailleurs et de légionnaires qui, après s’être tirés de la grande embuscade, ont réussi à traverser la vallée malgré le balayage des mitrailleuses viets installées sur les hauteurs et les patrouilles ennemies au fond de la vallée. Aussitôt les légionnaires survivants du 1er BEP se rassemblent et se remettent en ordre : « miracle légionnaire » dira le lieutenant Stien ! Ils se comptent : moins de 130.
Le chef de corps, le commandant Segrétain, est présent ; tous les capitaines ont été tués sauf l’adjoint du commandant, le capitaine Jeanpierre (le médecin-capitaine Pédoussaut blessé a été abandonné dans la cuvette). Il ne reste que six lieutenants.
Les Marocains qui ne se sont pas remis de cette épreuve infiltrent en désordre les unités de Charton et gênent leur manœuvre. Quelques-uns n’ont plus d’arme. Un capitaine et un lieutenant se présentant à Charton sans galons sont sévèrement admonestés sans éclat de voix toutefois.
Le lieutenant-colonel Le Page avec des officiers de son état-major et son escorte, qui étaient descendus par la piste dans la vallée, y avait rencontré le lieutenant Stien et ses partisans. Ensemble, après avoir bousculé quelques dizaines de bo doï et sous le tir de mitrailleuses, ils gravirent eux aussi le Qui Chan en face et se présentèrent à Charton sur 477.
Un témoin rapporte cette très attendue mais singulière rencontre : Le Page : « Mon cher Charton, je n’aurai jamais été aussi heureux de vous rencontrer ». Les deux hommes se sont serrés la main et ont échangé quelques phrases concernant cette bataille de la trouée de Coc Xa.
Il était prévu par le colonel Constans à Lang Son qu’une fois les colonnes regroupées, le lieutenant-colonel Charton se placerait sous les ordres de son ancien, le lieutenant-colonel Le Page.
Charton : « Mon colonel, pendant que vous réorganisez vos éléments, je vais prendre le commandement et continuer la progression ».
Réponse de Le Page immédiate et catégorique : « Il n’en est pas question ! Je suis toujours le responsable de cette opération ».
Charton prend la mitraillette Thompson des mains d’un légionnaire et dit : « Venez les enfants ! On fout le camp ! » Ce qu’il ne fit pas en ce début de journée du 7, du moins dans l’immédiat.
Le PC du lieutenant-colonel Charton qui se trouve dans une petite dépression entre 477 et le 1er piton à 600 m au sud, cristallise autour de lui tous les isolés, ce qui reste des civils, les Marocains, les blessés. Un témoin voit arriver sur un brancard porté par quatre légionnaires, le médecin-capitaine Asquaciati, médecin du 3ème Etranger, présentant une plaie cervico-thoracique. Il lève les bras vers le ciel et rend son dernier soupir. Pour soigner les blesses il n’y a plus que le médecin-lieutenant Iéhlé du 3ème Tabor.
Assailli par un ennemi très supérieur en nombre, ce qui reste des deux colonnes résistera jusqu’à 16 heures. Et puis à 16 heures, les hommes du PC de Charton lui crient : « Mon colonel ! Les Viets montent sur 477 ». En effet, de la cuvette où se trouve le PC on voit les Viets à l’assaut de la colline. Par deux fois repoussés par le Goum du capitaine Farret, ils finissent par se maintenir sur ce point culminant dominant ce qui reste des deux colonnes.
C’est fini ! Dislocation générale. L’affaire du rendez-vous manqué des deux colonnes est terminée. Autour de 477 en fin de journée, lorsque le plafond a permis au premier Kingcobra de survoler les lieux, il ne trouve personne sur les positions du matin, ni nos amis ni nos ennemis.

Serge Desbois, Le rendez-vous manqué