mercredi 22 février 2012

Le Pentagone contre les entreprises françaises et européennes


     En 2003, le French bashing (moqueries en tout genre dirigées contre les Français) s’est déchaîné aux Etats-Unis. La France était alors considérée par les Américains comme leur plus dur adversaire à l’ONU, lors du vote sur la guerre contre l’Irak. Le refus de la guerre de la part des Français a donné lieu à une campagne de presse dans les journaux américains et européens d’une rare violence. Le président Jacques Chirac était présenté comme un traître et un lâche par certains journaux américains. Ces derniers dénonçaient régulièrement les entreprises françaises pour leurs liens avec l’Irak de Saddam Hussein ou leur corruption supposée dans certains marchés.
     Un cabinet spécialisé s’est penché sur cette campagne afin de mesurer son impact sur l’économie française (et plus largement européenne), rechercher ses origines politiques, ainsi que les motivations des commanditaires. Le 13 février 2007, cette étude confidentielle très dense (450 pages) est communiquée à quelques personnes. Elle contient plusieurs analyses de cas d’entreprises françaises et européennes ayant fait l’objet d’attaques ciblées dans la presse américaine. Ces attaques consistaient en diverses rumeurs : de prétendus laboratoires mobiles d’armes biologiques livrés à l’Irak par Renault Trucks, des interrupteurs de haute précision servant dans la fabrication de bombe nucléaire vendus par la France et l’Allemagne à l’Irak, ou encore les liens d’amitié supposés entre Chirac et Saddam Hussein, la détention et peut-être même la livraison par la France à l’Irak de cellules souches de la variole ; elles consistaient aussi en de nombreux appels au boycott contre les entreprises françaises…
     L’étude indiquait que cette campagne avait été orchestrée et dirigée contre la France par un petit groupe de personnes issues des milieux néo-conservateurs, qui voulaient punir la France. « Punish France, ignore Germany, forgive Russia », c’est la formule que Condoleeza Rice utilisa en avril 2003 à propos du refus de ces trois pays d’approuver la guerre contre l’Irak. L’étude montrait que ce groupe était directement rattaché à deux structures du gouvernement américain : le Policy Counter Terrorism Evaluation Group (PCTEG) et l’Office of Special Plans (OSP), créés au sein du Pentagone respectivement en octobre 2001 et septembre 2002. « Présentées comme entités d’exploitations avancées du renseignement accumulé par voies classiques (CIA, DIA, DNR…), ces deux structures ont, en fait, fonctionné comme organes de désinformation, instrumentalisant les données disponibles pour démontrer une thèse préconçue… » Ces deux structures se sont appuyées sur de nombreux think tanks néo-conservateurs (American Entreprise Institute, Project for a New American Century, Center for National Security Policy, Heritage Foundation…) et personnalités (Perle, Woosley, Gingrich…) pour faire passer leurs informations douteuses… On trouvait également au cœur du dispositif la société de relations publiques Benador Associates fondée à la veille des attentats du 11 septembre 2001, avec le soutien de Richard Perle et James Woosley.
     L’objectif de cette campagne de désinformation était de nuire à l’image de la France en la touchant au porte-monnaie, c'est-à-dire en atteignant ses entreprises. Mais ce n’était pas son seul but. L’auteur de l’étude explique que ces attaques visaient également la France comme principal pilier d’une Europe contrepoids des Etats-Unis.
     Enfin, la conclusion attirait l’attention sur les conséquences de ces multiples campagnes de désinformation sur l’économie européenne en général et française en particulier : le risque de décrochage commercial dans trois pays, en particulier où la campagne anti-européenne pouvait avoir fait beaucoup de dégâts : l’Iran, la Chine, l’Inde.

Ali Laïdi, Les Etats en guerre économique