samedi 22 juillet 2017

Ne pas être à une contradiction près


Lightnin Hopkins - Have you ever loved a woman

Rappel : Le contrôle du langage


La tentative des gouvernants de contrôler le peuple en contrôlant le langage n’est pas nouvelle. Petit rappel historique.

La nouvelle est tombée sur BFM : dans certains collèges et lycées, le « tchip », ce petit bruit de succion qui rendrait fou des professeurs, est maintenant réglementé. 

Là où le bât blesse, c’est que ce fameux tchip, « concentré de dédain », a été rendu populaire par nulle autre que Madame Taubira. Elle l’avait en effet utilisé pour qualifier ses détracteurs, le rendant populaire au point de devenir habituellement utilisé par les adolescents 

Je ne m’attarde pas sur l’incongruité d’interdire à certains l’usage d’une onomatopée permise à d’autres sans donner le sentiment d’une liberté d’expression à géométrie variable. En effet, chaque langue forge d’une façon particulière la vision du monde de ceux qui l’utilisent. On voit ce que l’on dit. Je prends l’exemple de l’anglais qui différencie le sheep (dans le pré) du mutton (dans l’assiette). 

Nommer est une décision humaine intelligente, la première étape de la pensée scientifique et de la pensée tout court. Nommer, c’est distinguer, classer, mettre en ordre le monde, le comprendre et le modifier. C’est, plus simplement, prendre le pouvoir. Il s’agit donc d’une arme redoutable qui peut servir à libérer, magnifier ou à l’inverse, réduire en esclavage, insulter, lancer des propagandes, exclure. 

Le contrôle du langage est donc important pour nos dirigeants qui sont censés avoir conscience de l’impact des mots. D’ailleurs, mus par une éthique souvent contestable, ils usent et abusent constamment de cette arme dans les promesses qu’ils nous font, les injonctions dont ils nous menacent, les pseudo-vérités qu’ils nous assènent, les visions délirantes de la société dont ils veulent nous convaincre. 

Il n’est pas innocent dans ce contexte de remplacer un mot par un autre véhiculant une vision différente. Ainsi la « secrétaire » devient « assistante », une « femme de ménage » une « technicienne de surface », un « instituteur » se transforme en « professeur des écoles ». La réforme des programmes scolaires et son lot de remplacements ridicules comme substituer « nager » par « se déplacer de manière autonome dans un milieu aquatique profond » en est également une illustration édifiante. 

La tentative des gouvernants de contrôler le peuple en contrôlant le langage n’est pas nouvelle : si les Serments de Strasbourg en 842 sont considérés comme le plus ancien document écrit en français, la France jusqu’au 17ème siècle était multilingue (langue vulgaire et latin), ce qui posait problème notamment dans l’assise du pouvoir administratif et judiciaire. Il était indispensable d’unifier la nation autour d’une langue. C’est ainsi que l’ordonnance de Villers-Cotterêts a permis d’entamer ce processus : 
Article 110 : afin qu’il n’y ait cause de douter sur l’intelligence des arrêts de justice, nous voulons et ordonnons qu’ils soient faits et écrits si clairement, qu’il n’y ait, ni puisse avoir, aucune ambiguïté ou incertitude, ni lieu à demander interprétation. 
Article 111 : et pour que de telles choses sont souvent advenues sur l’intelligence des mots latins contenus dans lesdits arrêts, nous voulons dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques actes et exploits de justice, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties, en langage maternel français et non autrement. 

Richelieu a créé en 1635 l’Académie française afin, selon les termes de Marc Fumaroli, de « donner à l’unité du royaume forgé par la politique une langue et un style qui la symbolisent et la cimentent ». Ainsi, l’article 24 des statuts précise que « la principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». 

La révolution française a accolé l’idée de nation à la langue pour amener un sentiment d’identité nationale, confirmant le processus qui a été encore accentué par Jules Ferry (l’école obligatoire) et le concept de laïcité. 

Il est par contre notable de constater que le pouvoir politique a laissé à une institution indépendante, pendant des siècles le soin d’enregistrer, d’établir et de régler l’usage du français. Depuis les années 1970 cependant, le gouvernement, toutes tendances politiques confondues, essaie régulièrement d’étendre son pouvoir en régulant la langue française. 

Sous Pompidou (Pierre Messmer Premier ministre), a décidé de lutter contre l’invasion ou la prédominance anglaise. À partir de 1972, des commissions ministérielles de terminologie et de néologie sont constituées pour désigner, au besoin créer, des termes français pour éviter un mot étranger. Ces termes s’imposent alors à l’administration. Ainsi baladeur remplace walkman par exemple. 

Sous Valéry Giscard d’Estaing (Chirac Premier ministre), en 1975, la loi dite « Bas-Lauriol » rend l’emploi du français obligatoire dans l’audiovisuel, le commerce et dans le monde du travail. 

Toutes ces dispositions n’empêchent pas l’anglais d’être LA langue. Au cours des années 1990, la gauche décide de renforcer l’ensemble législatif. 

Sous Mitterrand (Bérégovoy Premier ministre), un nouvel alinéa est ajouté, le 25 juin 1992, à l’article 2 de la Constitution : la langue de la République est le français. 

La loi du 4 août 1994, dite « loi Toubon » tente d’élargir les dispositions de la loi de 1975 relative à la primauté des termes francophones face aux anglicismes. Elle reconnait le droit de s’exprimer et de recevoir, et l’obligation de rédiger toutes les informations en français. Il est intéressant de noter que le Conseil constitutionnel l’a beaucoup allégée, estimant que l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen interdisait à l’État de déterminer le vocabulaire à utiliser par les médias ou les personnes privées dans l’ensemble de leurs activités. La loi ne peut intervenir que pour les personnes morales de droit public et les personnes de droit privé dans l’exercice d’une mission de service public (article 5 de la loi). 

Sous Chirac (Juppé Premier ministre), le décret du 3 juillet 1996 met en place une nouvelle commission générale de terminologie et de néologie. L’accord de l’Académie française devient indispensable pour que les termes d’enrichissement « recommandés » soient publiés avec leurs définitions au Journal Officiel. La prédominance de fait de l’Académie se trouve ainsi confirmée par le droit. 

La tentative de féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres est une illustration assez marquante de cette volonté de légiférer à tout va. Il a en effet été décidé, dans les années 80, de lutter contre le sexisme dans la société grâce aux mots. 

Ainsi sera créée une « commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes » pour que « la féminisation des noms de professions et de titres vise à combler certaines lacunes de l’usage de la langue française dans ce domaine et à apporter une légitimation des fonctions sociales et des professions exercées par les femmes ». 

L’Académie française, non consultée, fait part de ses réserves et indique, arguments à l’appui, que la féminisation risque d’aboutir à un résultat inverse et créer dans la langue une discrimination entre les hommes et les femmes. Elle en profite pour contester enfin le principe même d’une intervention gouvernementale sur l’usage, jugeant qu’une telle démarche risque « de mettre la confusion et le désordre dans un équilibre subtil né de l’usage, et qu’il paraîtrait mieux avisé de laisser à l’usage le soin de modifier ». 

Une circulaire du Premier ministre Jacques Chirac recommandera, en 1986, de procéder malgré tout à la féminisation, mais cette circulaire ne sera pas appliquée. 

En 1997 (Présidence Chirac- Gouvernement Jospin), certains ministres du gouvernement préconiseront pour leur compte la forme féminisée « la ministre », ce qui provoquera une nouvelle réaction des immortels. 

Dans une circulaire du 6 mars 1998, le Premier ministre Lionel Jospin, constatant le peu d’effet du texte de 1986, propose malgré tout d’imposer la féminisation « dès lors qu’il s’agit de termes dont le féminin est par ailleurs d’usage courant ». Il charge alors une commission générale de terminologie et de néologie de « faire le point sur la question ». Le rapport de la commission en octobre 1998 rappelle qu’une intervention gouvernementale sur l’usage n’est pas recommandée et ne sera pas suivie d’effet. 

L’incident qui a eu lieu à l’Assemblée nationale il y a peu de temps est assez symptomatique de tout cela. 

Tout est dit : légiférer la langue de manière aussi directe est juste une perte de temps et d’énergie. Pour influencer les esprits, il faut le faire plus subtilement, ce dont ils ne se privent d’ailleurs pas. 

Un exemple édifiant est celui d’un morceau de tissu pouvant cristalliser des positions racistes en fonction du nom qui lui est donné et de l’interprétation qui en est faite. 

Nous nous dirigeons vers une sombre période. Je repense au livre de George Orwell, 1984, dans lequel était décrit le lien entre le contrôle des mots, de leur définition et signification et le contrôle de la pensée réelle du peuple. Il suffit d’observer l’évolution des définitions dans le temps, qui finissent par perdre leur substance, et donner une autre interprétation 

Restons vigilants ! Nous nous attachons à défendre nos libertés, principalement la liberté d’expression, face à un État qui ne pense qu’à les grignoter, au motif de faire notre bien. Ne nous laissons pas prendre la première d’entre elle, qui est celle de penser.

vendredi 21 juillet 2017

Le maintien de l'ordre attendra, c'est l'heure de l'apéro !


L.A. GUNS - OVER THE EDGE

Visages de la pauvreté rurale : « Ils essaient de survivre par leurs propres moyens »

A Maupas et à Vic-Fezensac, les bénévoles de la Croix-Rouge sillonnent la campagne du Gers à bord d’un bus pour ceux qui n’ont rien et demandent peu. Ils croisent les visages de la pauvreté rurale, accompagnés de handicaps, de tutelles, ou de maladies mal soignées.

« Ils ne se rendent pas compte… Je ne suis pas raciste, mais faut qu’ils nous aident plus, les Français… » 

Les fenêtres, le pull et la dentition de Paul Dupouy laissent passer les courants d’air. L’aide-ménagère qu’entendait envoyer la mairie de Maupas (Gers), elle, n’a jamais passé son seuil. Ce n’est pas à 93 ans qu’il laissera quiconque mettre le nez dans ses affaires !

Il faut dire qu’il y en a, des petites bricoles récupérées, recyclées, empoussiérées, dans la salle à manger de son ancienne ferme au confort moderne années 1950. L’intérieur de la cheminée fait office de sèche-linge. Un transat de jardin sert de canapé, et la table plastifiée de rouge, de réfrigérateur à l’air libre où les fourmis se ravitaillent en file indienne.

« Un moment que je vous ai pas vu… Ça va ? » Annie Dupeyron, une « jeunesse » de 75 ans, bénévole à la Croix-Rouge, est venue jusque chez l’ancien viticulteur, lui apportant un colis alimentaire et sa présence, en ce matin de la fin mai. Depuis trois mois, un camion de l’association sillonne la campagne du Gers à la rencontre de ceux qui n’ont rien et demandent peu. Il ne s’agirait pas que cela se sache…

Paul Dupouy se contente de 700 euros de retraite agricole, ce qui a transformé en casse-tête le remplacement récent de sa guimbarde hors d’âge. « La farine… Je m’en sers pas, gardez, vous la donnerez à d’autres. Le chocolat en poudre, oui, ça, ça plaît aux petits du coin. » 

L’inventaire des provisions ne le passionne pas. Plutôt que des spaghettis, Paul Dupouy, habitué aux haricots verts du jardin, attend une oreille bienveillante.

Plus un seul voisin avec qui commenter le rugby 
Pour raconter qu’il n’entend plus son téléphone. M. Dupouy n’est pas sourd. C’est la sonnerie, un petit gazouillis, comment voulez-vous ? Ces gars du foot, qui s’effondrent, maintenant, dès qu’on les frôle. Il les mime, les bras en croix. « Nous, on recevait un coup de pied, on essayait de le rendre. » Plus un seul voisin avec lequel commenter les résultats du rugby dans Sud-Ouest. « Les copains de l’école, ils sont morts jeunes, dans les 80 ans. » 

Les nouveaux arrivants sont loin. Et pas comme ceux d’avant. Ils ne le demandent pas, mais M. Dupouy leur arrose tout de même les pots de fleurs quand ils partent à la mer. Une heure a passé, Annie Dupeyron file. Paul la salue devant l’indescriptible fouillis de sa grange. « Comme ça, au moins, j’aurai vu du monde ce matin. »

A Maupas (200 habitants), trois personnes, toutes au moins octogénaires, bénéficient de la tournée « Croix-Rouge sur roues », cofinancée par la Fondation PSA et les collectivités locales. Le gros camion blanc se gare devant la mairie, puis une petite voiture dessert les maisons. Plus pratique dans les chemins creux. Plus discret, surtout.

« Ils essaient de survivre par leurs propres moyens » 
Des personnes âgées, ou des mères seules, de plus en plus: cela interpelle les bénévoles, qui décrivent les frigos vides, le liquide vaisselle qu’il faut économiser, les rares heures d’intérim, les nombreuses heures de « tondeuse » ou de ménage « au black », si les voisines veulent bien garder le petit.

« Si on ne va pas les voir, ils ne feront pas le pas. C’est une éducation, pas plus mauvaise que celle d’aujourd’hui, ils essaient de survivre par leurs propres moyens », dit le maire de Maupas, Michel Dayman. En tenue de chasse, devant de vieilles portes reconverties en panneaux électoraux, l’élu évoque des administrés toujours plus âgés, aux retraites indigentes (« Surtout les pensions de réversion »), leur isolement, l’absence de transports en commun.

Il y avait bien le car, à une époque, pour le marché d’Eauze. Mais c’est si vieux qu’il ne sait plus trop à quand cela remonte. Le bourg le plus proche est à 10 kilomètres, la ville à 40.

« Les roues », comme on les appelle, coûtent moins cher à la Croix-Rouge et dévorent moins de bénévoles, surtout, qu’une antenne associative. Elles permettent de mailler ce département étendu. L’ouest surtout, où la rareté de l’activité engendre une forte précarité, et la déficience des transports un grand isolement, dès lors que la voiture devient une charge financière insupportable.

« On est appelés de partout », s’inquiète Marie-José Lier, responsable départementale de la Croix-Rouge, qui fête ces jours-ci ses 150 ans. La demande d’aide s’accélère depuis trois ou quatre ans, et plus encore ces derniers mois. Il faudrait un deuxième camion, d’autres mains… 

Une fois par semaine, la Croix-Rouge vient àˆ la rencontre de Paul Dupouy pour rompre l’isolement et lui amener un colis alimentaire. Une fois par semaine, la Croix-Rouge vient àˆ la rencontre de Paul Dupouy pour rompre l’isolement et lui amener un colis alimentaire.

Dix tournées ont été dessinées après un patient repérage auprès des assistantes sociales, médecins, infirmières et autres associations. Les maires, eux, « ne sont pas toujours pressés de reconnaître qu’il y a de la précarité dans leur commune », glisse Mme Lier. Question d’image. Si « le colis fait venir », c’est finalement l’écoute qui est la plus appréciée.

Les trois bénévoles du camion y sont formés : « Ce n’est vraiment pas un bibliobus ! Les gens qui ont peu l’occasion de parler lâchent tout devant nous, comme chez le psy. Les assistantes sociales, elles sont submergées, elles n’ont plus ce temps-là. Et puis, elles provoquent parfois un mouvement de recul. Avec nous, le rapport est différent. » 

Avant la distribution des colis, il y a toujours un petit café-gâteaux secs. Le camion s’est garé, derrière la mairie, loin des regards, à Vic-Fezensac, bourgade gasconne à une trentaine de kilomètres d’Auch. Les bancs en bois du hall de la mairie accueillent les premières confidences des visiteurs, boisson chaude en main, avant même qu’ils ne pénètrent dans une salle qu’aucun panonceau ne distingue.

Un deuxième bénévole y poursuit le dialogue. Quelle est leur situation administrative ? Médicale ? Ont-ils fait valoir leurs droits ? Savent-ils où trouver gratuitement des vêtements pour les enfants ? Défilent les sigles, RSA, CMU, AAH, CDD… Les humiliations, les découragements, les angoisses. Les colères, aussi.

« C’est pas des mains de feignant » 
« Monsieur est parti, il m’a laissée avec les deux enfants de 3 ans et 19 mois ! », jette Laetitia, 30 ans, à peine assise. Elle semble toute maigre dans un gros sweat turquoise. Comme les autres bénéficiaires, elle témoigne anonymement. « Comme il a l’AAH [Allocation adulte handicapé], on m’avait fait sauter mon RSA. Maintenant, j’ai plus rien. Ici, y a pas de travail, pas d’intérim. Rien. » 

Et puis, confie-t-elle plus tard, l’assistante sociale appelle bien souvent pour demander comment elle s’en sort. « Est-ce qu’ils vont pas me ramasser les petits ? » Elle est venue avec son voisin, Stéphane, bientôt 50 ans, un costaud en blouson Harley Davidson qui jauge les provisions offertes. « Ils ne se rendent pas compte… Je ne suis pas raciste, mais faut qu’ils nous aident plus, les Français… »

Trois CAP, un boulot à 2.000 euros dans la pose de caméras vidéo, quatre enfants, tout roulait jusqu’à un grave accident de moto, suivi d’un cancer et d’une pension handicapé de 771 euros. Sa femme est partie avec « un qu’a des sous ». « Au 20 du mois, il n’y a plus rien. Je me bats pour manger. Un truc de fou ! Ici, je suis regardé comme un feignant alors que j’ai toujours bossé ! »

Il tend ses mains. « C’est pas des mains de feignant ! » Quatre ans qu’il « descend », dit-il. « Une fois, j’ai mendié mon essence dans une station-service d’Auch. Oh, putain, la honte, j’étais tout rouge. J’ai eu plus, j’ai été remplir un Caddie à Aldi et acheter des McDo pour les enfants de Laetitia. »

« C’est la spirale du chômage et de l’isolement » 
Et tous ces couples qui ont fui la ville, ses loyers exorbitants, parce qu’ils ne s’en sortaient pas, dans l’espoir, le fantasme, d’une vie de peu à la campagne. « Ils se retrouvent dans des logements inadaptés, à se ruiner en chauffage dans des maisons pleines de courants d’air, déplore la Croix-Rouge. Les frais d’essence triplent, ils ne trouvent pas de travail, doivent vendre la voiture, c’est la spirale du chômage et de l’isolement. Certains doivent nous demander d’amener leurs enfants à l’école… »

Arrivent Lucile et Cyril, la timidité de leurs 20 ans, un bébé qui gigote dans la poussette. Lui « fait » un smic à la déchetterie. Mais il faut rembourser la voiture, et le reste. « On s’est plantés dans le mur. On était partis vivre à la campagne. Le déménagement, déjà, c’est la claque. Et puis la maison s’est effondrée. » Les voilà chez un oncle. Lucile sourit. « Je sais que mon fils va pouvoir manger, même si on n’a pas de sous. Franchement, je vous remercie. » Cyril, lui, a rechigné à s’extraire de la voiture. Mais il quitte la salle requinqué. « On va s’en sortir ! »

Source

jeudi 20 juillet 2017

"Tian' anmen" de Johnny Halliday

La vulgarité faite homme


Bien plus tard, le vent de l’histoire ayant tourné et l’Algérie conquit son indépendance, un groupe d’industriels français fit appel à moi pour que je leur obtienne auprès des ministres algériens, que j’avais naguère défendus, des contrats avantageux contre de juteuses commissions pour les ministres et une substantielle rétro-commission pour moi. De nouveau, je refusais. J’aurais accepté, je serais riche aujourd’hui, marié à une mondaine dont la vie agitée défraierait la chronique, et je porterais ostensiblement au poignet une montre Rolex en or, signe de réussite selon les propos vulgaires d’un publicitaire, grossiste en obscénité, conseiller du prince, peu importe du reste qu’il fût de gauche ou de droite, pourvu qu’il soit au pouvoir. La vulgarité faite homme... 

Jacques Vergès, De mon propre aveu

Macron : élections par défaut, autosatisfaction à tous les niveaux


Alors que le choix des journalistes par le nouveau Président de la République Emmanuel Macron avait suscité tollé parmi les journalistes, il s’avère que le jeune Président soit rentré, de nouveau, en état de grâce auprès journalistes, trop apeurés de perdre leurs prébendes, eux aussi. Ce léchage de bottes est même allé jusqu’à comparer Macron à Obama. Voilà pour l’information, de la communication, mais aucune réflexion, comme toujours. 

Cet état de grâce se retrouve aussi au sein de la population. C’est une énorme claque que les politiciens professionnels (c’est-à-dire qui n’ont jamais travaillé de leur vie) ont dû subir lors du premier tour des élections législatives. Mince alors, que vont-ils faire ? Travailler de leurs propres mains ? Sûrement pas. Pour la première de leur vie, ils connaîtront Pôle emploi, même si au début, ils conserveront les 6 000 euros par mois. L’inquiétude sur leur visage doit être un moment à imprimer dans nos mémoires. Encore ont-ils de la chance, car les Français qui s’inscrivent à Pôle emploi sont dans des difficultés toutes autres, mais espérons néanmoins qu’ils arrivent à voir ce qu’est la difficulté est l’injustice sociale. Espérons aussi qu’ils doivent aller à leur rendez-vous sur place, tout en rencontrant les chances pour la France, qu’ils se mélangent, et voient bien le fossé que chaque Français doit affronter lors de ces moments-là

Hormis l’absence de conviction d’un Stéphane Le Foll ou un Thierry Solère (qui se singularise par son absence de conviction : UMP, puis candidature dissidente en 2012 après un parachutage d’un autre UMP, puis LR de nouveau, et appel en faveur d’En Marche), tous les autres n’ont pas résisté, car ils n’ont vendu leurs principes que trop tard. Fini les vieux caciques et gros bourgeois donneurs de leçons, qui passaient leur temps à mentir tout en faisant culpabiliser les citoyens. Cela leur apprendra à se défendre de toute forme de corruption, après avoir multiplié les mises en examen

Le dégagisme a cela de bon, et de meilleur qu’une alternance, que le changement, non pas politique, malheureusement, mais du personnel politique, qui rafraîchit les rangs de l’Assemblée. Pôle emploi va connaître deux cents nouvelles personnes, avec un CV tout vide. Mince alors, où leurs femmes iront-elles travailler ? Et leurs enfants ? En fait, on s’en contrefout, ces perdants, que ce soit aux élections ou dans leurs idées, ne méritent que notre mépris le plus profond, mais il faut avouer que cette situation relève du cocasse et fait sourire. 

Quel est le versant du dégagisme ? L’Assemblée nationale va connaître une nouvelle vague de jeunes ou moins jeunes députés, pour la plupart issus de la société civile. Que connaissent-ils du programme de Macron ? La société civile. Que connaissent-ils de la politique ? Absolument rien. Le dégagisme amène une génération d’amateurs, de naïfs et doux rêveurs qui n’ont pas compris que le débat sur les propositions de loi est très limité, qu’il faudra débattre, chaque année, de lois techniques, comme la loi de financement de la sécurité sociale, de la très importante loi de finances. Que connaissent-ils des bleus et jaunes budgétaires ? Absolument rien. Savent-ils le travail effectué dans les commissions parlementaires ? Connaissent-ils les sujets abordés dans ces commissions ? Connaissent-ils un tant soit peu le droit constitutionnel et le droit parlementaire ? Pour la grande majorité, non. Un jeune fonctionnaire de l’Assemblée aura plus de compétences qu’un élu débarqué et ignare. C’est dur comme constat, mais l’état de grâce de ce nouveau parti a pour résultat qu’un âne avec une pancarte En Marche aurait pu aussi être élu. Certains entretiens ont déjà montré le niveau de compétence des futurs élus. Autant les autres étaient corrompus, autant les nouveaux sont d’une simplicité confinant à la bêtise. 

Mais, encore une fois, ils ne servent à rien d’autre qu’à être une réserve de voix pour le Président, qui souhaite outrepasser les compétences du Parlement pour légiférer par voie d’ordonnance : le Parlement autorise le Gouvernement à légiférer sur un domaine de sa compétence, celui-ci édicte l’ordonnance, qui n’entre en vigueur que quand le Parlement ratifie cette ordonnance. L’intérêt ? Le Gouvernement a carte blanche, et surtout, on évite toute forme de débat parlementaire. Avoir 400 députés novices, c’est tellement plus facile pour faire passer des lois qui vont être catastrophiques pour la société, dans tous les domaines. 

 Ce point est conforté par ce que disait le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb : légiférer par voie d’ordonnance, c’est plus rapide et démocratique. Mais quoi de plus normal d’entendre de la part du ministre de l’Intérieur que les mesures quasi-autoritaires sont démocratiques. C’est le même, qui, dans sa ville, a facilité par ses ordres, l’intervention ubuesque de la police à l’encontre du bastion social, synonyme de justice sociale, quand il est permis aux associations, avec le Droit au logement opposable (DALO), de squatter des immeubles, cette fois-ci privés, pour y héberger des dizaines de familles d’immigrés clandestins. 

Aux premiers week-ends d’été, il faut surtout compter sur l’exaspération des Français envers la classe politique, avec pour les journalistes, une toile de fond populiste. Pourtant, ils sont biens tous pourris, menteurs et lâches ces hommes politiques. Et la nouvelle classe politique ne pourra rien y changer, puisqu’elle est autant libérale et progressiste que la précédente, elle a juste un fanion différent. Il faudrait donner à chaque nouveau député, La République des camarades, de Robert de Jouvenel, pour leur montrer qu’ils ne changeront rien, sauf pour eux. Mélenchon lui, voit dans cette exaspération, le rêve d’un grand soir, où l’abstention se muera bientôt en contestation dans la rue. A Mélenchon qui souhaite le grand soir pour ré-enchanter le monde, nous lui opposerons Marcel Gauchet, conscient du désenchantement du monde

Le désenchantement du monde n’est pas synonyme de désespoir. Bien au contraire. Il signe d’une pleine conscience du monde, sans utopie ni hystérie collective d’un monde social meilleur. Il est la pleine conscience du monde qui nous entoure, avec pour réalité des circonstances présentes, le fait que l’individu n’existe pas seul, que seule la collectivité, et à plus forte raison, la communauté existe. Couple, famille, amis, mais encore, communauté politique ou autres associations sont les signes distinctifs par rapport aux Macroniens qui ne jurent que par Macro-économie, tandis que les Français observent et considèrent que l’économie, c’est savoir combien il restera à la fin du mois pour payer son loyer, sa maison, et nourrir ses enfants. Tandis que les progressistes ne jurent que par l’Europe, les Français voient au contraire des règles stupides édictées par Bruxelles, et une déresponsabilisation du politique à ce sujet : « c’est pas nous, c’est Bruxelles ». Quand ces progressistes puants voient l’économie et l’Europe conjuguée, le Français y voit la promesse faite par le politique d’amener de nouveaux migrants clandestins, pour s’accorder aux mesures prônées par le Medef pour faire baisser les salaires. Quand le Président pense à sa villa bourgeoise du Touquet, nous pensons, pas si loin, à Calais. Quand l’électorat bobo et bourgeois de Paris voit en lui l’incarnation du changement, nous voyons, à Paris, la lente déréliction de cette capitale, face à l’insécurité, à l’atteinte physique portée à nos femmes, et à la collaboration complice de tous les libéraux et progressistes, vers le tortueux chemin du cosmopolitisme et du pouvoir d’achat

Quand ils nous parlent de démocratie à l’Assemblée, nous observons qu’ils étaient dix % de présents seulement, pour prolonger l’état d’urgence. Quand ils nous parlent de représentation, avec tous ces députés, nous leur répondrons que la candidate qui a été seconde au premier tour des présidentielles, n’a eu que 8 sièges à l’Assemblée, à cause du scrutin majoritaire verrouillé. 

Enfin, à ceux qui ont perdu leur place de député et parlent de parti unique, c’est une erreur terminologique. Le parti unique existe encore dans certains Etats, et la situation est tout autre. Mais nous sommes bien dans une situation très grave, car elle s’inscrit dans un contexte de soft-totalitarisme, où les mesures graves et liberticides, celles qui vont amplifier l’injustice sociale et les rapports de force interethniques (voulus par les politiques et pas par nous), vont être prises à l’Assemblée et surtout au Gouvernement. Mais, d’un autre côté, il restera au Français le choix de consommer, de s’amuser et de se divertir pour oublier. Alors prends ton téléphone, mets ton casque, balade-toi en trottinette et regarde sur Internet les nouveautés en matière d’objets connectés, avant d’aller en after-work pour discuter avec tes collègues du bienfait de Macron pour les startups. 

Les autres se rapprocheront de leurs familles, au sens propre, et au sens politique. Sans haine ni violence, ils voueront aux gémonies la lâcheté de l’homme moderne, sa veulerie et sa capacité à tout accepter, dans le même état d’acceptation que le cocu au courant de sa situation d’homme abusé. Mais cela ne nous regarde pas. Il est hors de question, pour les mois et années à venir, que ceux qui ont soutenu ce nouveau Parti du petit dictateur se plaignent de quoi que ce soit. En participant à l’asservissement, ils ont perdu, de facto, leur droit à la parole et à la contestation. 

Pour les autres, et autant que faire se peut, le combat est à continuer, car comme le discernait si bien Maurras, « le désespoir en politique est une sottise absolue ».

mercredi 19 juillet 2017

Muhammad Yunus : Citoyen d’Honneur de la Ville de Paris


Sur proposition du Maire de Paris, Anne Hidalgo, Muhammad Yunus vient d’être élevé au rang de Citoyen d’Honneur de la Ville de Paris. Plusieurs zones d’ombre entourent pourtant cet homme, des questions que la Mairie occulte totalement. 

Muhammad Yunus est un Bangladais de 77 ans. Il a reçu le Prix Nobel de la Paix en 2006. Cet économiste de formation s’est fait connaitre grâce à la Grameen Bank. Cette dernière est la première banque dans le monde à avoir mis en place le principe du microcrédit. 

Si, pour la Maire de Paris et le Comité Nobel, Muhammad Yunus présente un parcours aux “aux combats exceptionnels” plusieurs voix s’élèvent contre le système du microcrédit promu par la Grameen Bank. Nous invitons nos lecteurs à lire cette analyse parue sur le site du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes. (Deux articles traitent de M. Yunus et du Microcrédit http://www.cadtm.org/Muhammad-Yunus-Prix-Nobel-de-l et http://www.cadtm.org/Les-promesses-non-tenues-du

Muhammad Yunus a été exclu de la Grameen Bank en 2011 suite à une série d’attaques menées par le gouvernement bangladais. Il était notamment accusé de détournements. (http://www.performancebourse.com/actualites/la-grameen-bank-de-muhammad-yunus-accusee-de-detournement-de-fonds,2394.html). Les défenseurs du bangladais parlent d’acharnement judiciaire et de désinformation provenant du gouvernement bangladais. 

De tout ceci, le communiqué de presse de la Mairie de Paris ne parle pas, nous vous le proposons ci-dessous en intégralité : 
“Sur proposition d’Anne Hidalgo, le Conseil de Paris a décidé mardi de faire « Citoyen d’Honneur » de la Ville de Paris Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix 2006. Cette distinction rend hommage à son parcours exceptionnel et à ses nombreux combats menés en faveur du vivre-ensemble et d’un développement économique à la fois social et solidaire. 
Fondateur de la première institution de microcrédit au monde, la Grameen Bank en 1976 au Bangladesh, Muhammad Yunus a permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté en créant leur propre activité économique. Ce système de finance solidaire s’est depuis développé dans le monde entier, permettant aux citoyens les plus pauvres de générer leurs propres revenus et promouvant à l’échelle internationale un développement économique soucieux de la condition humaine, à la fois social et solidaire. Pour son engagement en faveur de l’éducation et de l’éradication de la pauvreté, Muhammad Yunus a reçu le prix Nobel de la Paix en 2006. Convaincu que Paris est en capacité de devenir la capitale mondiale de l’économie sociale et solidaire, Muhammad Yunus a décidé, au début de l’année 2017, d’apporter son soutien à l’ouverture de la Maison des Canaux (19e), où seront présentes les équipes du Yunus Centre. 
En novembre prochain, Paris accueillera également la 8e édition du Global Social Business Summit (GSBS), forum mondial de l’entrepreneuriat social porté par Muhammad Yunus, qui vise à bâtir une économie plus humaine, sociale et inclusive.
Anne Hidalgo a tenu à rendre hommage à cet homme au parcours et aux combats exceptionnels, qui a développé des liens très forts avec Paris, en lui attribuant la « Citoyenneté d’honneur » de la Ville de Paris. Cette décision a été approuvée mardi par le Conseil de Paris, à l’unanimité.”

Lemovice -Beloï army [ L Armee Blanche]

Les Japonais, des conservateurs révolutionnaires

Des militaires Japonais qui refusent la modernité, le capitalisme, le communisme et l’athéisme, tentent un coup d’État, qui échoua, le 15 mai 1932. Mais les conjurés imprimèrent un manifeste, qui passa dans toutes les casernes du Japon. 

Appel à nos compatriotes 
Amis et compatriotes ! Regardez en face l’état actuel de notre patrie bien-aimée ! Dans les sphères de la politique, de la diplomatie, de l’économie nationale, de l’éducation, de la pensée, de l’armée, de la marine, où donc retrouverons-nous la vraie figure de notre Empire sacré du Soleil Levant ? Ce que nous voyons, ce sont des partis politiques qui ne sont occupés qu’à se disputer le pouvoir ; ce sont des capitalistes qui s’associent aux députés pour exploiter le sang et la sueur des masses. Ce n’est pas tout. Il y a encore l’autorité qui protège cette exploitation et qui se montre de plus en plus exigeante vis-à-vis du peuple, et la diplomatie, outrageusement efféminée, l’éducation démoralisante, l’armée et la marine pourries, les idées altérées, la classe paysanne et ouvrière qui souffre à mourir, et par-dessus tout cela les bavards qui pullulent. 
Le pays nippon est sur le point de tomber dans ce gouffre. 
C’est le moment de remédier à ces maux ! Si vous ne vous levez pas, il ne reste pour notre patrie qu’un chemin, celui de la ruine ! Amis et compatriotes, aux armes ! Pour le salut de notre pays natal, l’action directe est le seul remède qui nous reste. 
Amis et compatriotes, anéantissez, pour défendre l’empereur, les malhonnêtes courtisans qui l’entourent ! Anéantissez les ennemis de la Nation, partis politiques et financiers ! Châtiez ces abus ! 

Jean Mabire et Yves Bréhéret, Les samouraï

mardi 18 juillet 2017

Bastion Social - NORTH

chute libre

Ile de France - Jeunesse - Franc-Parler

L'humain numériquement assisté

Dans son livre L'humanité augmentée (L'Echappée, 2013), Éric Sadin, qui alterne ouvrages littéraires et théoriques, explique comment les machines nous marginalisent en prenant de plus en plus de décisions à notre place. Une véritable administration numérique du monde s'installe.

Vous défendez l'idée que la révolution numérique est en passe de s'achever. En quoi cette révolution a-t-elle consisté ?
Ce qu'on nomme "révolution numérique" est postérieure à l'élaboration des premiers ordinateurs et même à leur première diffusion au sein des espaces de travail. C'est la généralisation d'usages personnels d'objets électroniques qui marque l'avènement de ce large mouvement historique, que l'on peut début des années 1980, par l'introduction des PC au sein des foyers et l'apparition des premiers CD, engageant le processus de la numérisation du son, après celle déjà entamée de l'écrit et avant celle de l'image fixe et animée. S'opère alors une conjonction de facteurs qui vont favoriser de nombreux bouleversements : expansion de l'usage de l'informatique dans la gestion des entreprises, généralisation des pratiques individuelles, extension du numérique à des objets de plus en plus étendus du quotidien, augmentation des puissances de calculs et de stockages, réduction des coûts, aisance ergonomique, et enfin surgissement d'un "nouvel eldorado économique" dans les consciences individuelles. Autant de facteurs croisés qui n'ont cessé de s'affirmer et de se potentialiser entre eux, contribuant à modifier de part en part l'état de nos sociétés.
Environnement, qui au milieu des années 1990, connut un brusque "seuil d'accélération" par le fait du croisement en voie d'universalisation, entre le numérique et les réseaux de télécommunication, Internet représentant le protocole le plus emblématique issu de cette conjonction, contribuant, à instaurer de nouvelles conditions d'existence marquées par l'accès à une information globalisée et la communication tous azimuts. Séquence historique qui s'est comme achevée dans l'avènement du smartphone à la fin de la première décennie du siècle, autorisant une connexion spatio-temporelle quasi-continue grâce aux antennes 3G/4G et la généralisation des "hotspots wi-fi", de surcroît associée au phénomène majeur de la géolocalisation mise à disposition des individus. A partir de ce "petit objet" en quelque sorte, c'est une autre ère décisive qui s'ouvre désormais.

Quelle est l'étape suivante ?
L'architecture de l'interconnexion universalisée est maintenant parfaitement en place et étendue sur toute la planète. Mais ce que marque visiblement l'avènement des smartphones, c'est le glissement de "l'âge de l'accès" (Jeremy Rifkin) à l'âge de l'assistanat robotisé par des systèmes dits "intelligents". Soit la capacité de la technique contemporaine à collecter des masses de données, à les traiter à une vitesse astronomique, à établir des corrélations entre quantité de faits, à interpréter des situations en cours, individuelles et collectives, à suggérer des solutions supposées "appropriées" et même à prendre des initiatives à notre place. Dimension emblématique dans la prolifération d'applications pour smartphone, la plupart destinées à offrir un assistanat continu du quotidien à vocation "d'optimisation" ou de "sécurisation", suggérant par exemple des itinéraires de circulation, des menus appropriés au profil de chaque individu, des offres commerciales géolocalisées en fonction des historiques d'achats, et à l'avenir des alertes ou conseils à vocation thérapeutique rendus possibles par de nouveaux types de capteurs intégrés aux appareils. Licence progressive accordée à la technique pour pénétrer plus profondément et largement certaines situations et infléchir le cours de nos vies.

Comment procède cette délégation de pouvoir ?
Le trading algorithmique dont on parle de plus en plus et dont la pratique ne cesse de s'étendre constitue l'exemple le plus patent de cette délégation progressive de pouvoir actuellement concédée à des systèmes électroniques, capables d'évaluer les positions des titres suivant des vitesses de corrélation et d'interprétation qui dépassent sans commune mesure nos facultés cognitives. Étrange moment historique qui voit conçues par les humains, dépasser dans le cadre de certaines missions nos capacités intellectuelles en vue de nous seconder "plus efficacement", mais non pas appelées à terme à nous dominer conformément à une vulgate à l’œuvre depuis les années 1980, sensible dans des films tels Terminator, Robocop, Blade Runner...
Dimension encore par exemple sensible dans la nouvelle stratégie mise en œuvre par IBM qui a délaissé l'activité de fabrication de PC pour s'ériger en compagnie uniquement axée sur le conseil et l'élaboration de larges systèmes, capables d'évaluer à flux tendus des situations et d'agir en fonction de myriades de données (par exemple réseaux de distribution de l'eau potable ou de l'électricité dans des grandes métropoles, en vue d'évaluer les besoins en temps réel ou optimiser leur distribution). On voit à quel point la technique contemporaine ne s'expose plus comme une force jusque-là prioritairement prophétique, mais comme une puissance cognitive appelée de plus en plus à déterminer le cours des choses.
C'est cette tension intime entre flux numériques et existences qui constitue à mon sens l'événement anthropologique majeur de notre temps, et ce bien plus que le transhumanisme qui ne privilégie que l'entrecroisement physique entre le corps et les machines, en ignorant le phénomène plus discret et autrement plus prégnant, que je nomme "anthropologie", soit cette révolution "numérico-cognitive" déjà entamée.

La Décroissance N° 99

La traçabilité du cheptel humain est un des marchés d’avenir pour l’industrie électronique

La traçabilité du cheptel humain est un des marchés d’avenir pour l’industrie électronique. Puces, RFID (système d’identification à distance par radiofréquence), implants sous-cutanés, données biométriques : la technologie permet de nous suivre, nous identifier, nous ficher, nous contrôler. Il faut juste nous faire accepter cette nouvelle condition d’esclaves. Le téléphone portable et ses gadgets ludiques sont parfaits pour ça. Ils nous conditionnent à l’idée d’être tracés, et nous préparent à la domestication totale. Ceux qui aujourd’hui veulent nous imposer le contrôle biométrique généralisé et la carte d’identité électronique le soulignent : « Mais, de toute façon, vous êtes déjà suivis, avec votre carte bancaire et votre téléphone portable »
     Les industriels, qui ne s’embarrassent pas de fioritures, l’ont expliqué dans un programme d’action publié en 2004 par le lobby de l’électronique, le Gixel (Groupement des industries de l’interconnexion, des composants et des sous-ensembles électroniques) : « La sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles. Il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles
     Plusieurs méthodes devront être développées par les pouvoirs publics et les industriels pour faire accepter la biométrie. Elles devront être accompagnées d’un effort de convivialité par une reconnaissance de la personne et par l’apport de fonctionnalités attrayantes : 
     - Éducation dès l’école maternelle, les enfants utilisent cette technologie pour rentrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine, et les parents ou leurs représentants s’identifieront pour aller chercher les enfants ; 
     - Introduction dans des biens de consommation, de confort ou des jeux : téléphone portable, ordinateur, voiture, domotique, jeux vidéo ; 
     - Développer les services « cardless » à la banque, au supermarché, dans les transports, pour l’accès Internet... » 
     Comme cela tombe bien, les lobbyistes du flicage font aussi souvent leur beurre dans la téléphonie mobile. 
     A Crolles II, Philips, STMicroelectronics et Freescale Semiconducteur (filiale de Motorola, l’inventeur du portable) produisent des puces à la fois pour la téléphonie et pour la traçabilité, notamment les RFID. Atmel, à Saint-Egrève (banlieue de Grenoble), cultive aussi la synergie : « Atmel Grenoble se distingue sur deux applications phares : la biométrie et les microcaméras. [...] Nos microcaméras équipent les téléphones portables, un marché de volume important et intéressant. [...] Nous misons les mêmes espoirs sur la biométrie, utilisée pour des applications de confort aujourd’hui, par exemple pour remplacer un code d’accès sur les ordinateurs personnels ou les téléphones portables. Mais cette technologie sera aussi largement utilisée demain pour les applications de sécurité. Tous les nouveaux passeports seront ainsi dotés d’applications biométriques ». Jean Vaylet, patron d’Atmel, est membre du Gixel, comme STMicro d’ailleurs. Et le Léti du CEA, rare représentant des labos « publics » au sein du groupement. Le Léti du CEA, qui collabore à temps plein avec Crolles II, qui fournit aimablement à Nokia le fruit de ses recherches, et qui concocte les imprimantes à RFID pour produire à bas coût ces mouchards électroniques à disséminer dans tous les objets et papiers d’identité
     Non seulement les bénéfices réalisés sur les ventes de téléphones alimentent le développement des outils de contrôle totalitaire, mais l’acceptabilité des un favorise celle des autres. 
     Vous avez gobé le portable ? Vous avalerez les contrôles biométriques
     Si nous voulons vraiment préserver ce qui reste de notre environnement, nous affranchir de la marchandise, briser les paillasses de ce monde-laboratoire, résister au techno-contrôle : refusons le téléphone portable. 

Pièces et Main d’œuvre, Le téléphone portable, gadget de destruction massive

lundi 17 juillet 2017

Faute de moralité, LREM recèle d'incroyables talents ! (VIDEO PARODIQUE)

"Rendez l'argent !" Attac dénonce les pratiques fiscales de Starbucks


"Starbucks réalise un chiffre d'affaires de 95 millions d'euros et n'a pas payé un centime d'euro d'impôts en France !", dénonce l'association.

Un gobelet géant plein de faux billets, du terreau déversé devant la boutique du Starbucks Coffee Opéra à Paris... L'opération, menée lundi 3 juillet par une vingtaine de militants d'Attac, visait à protester contre "l'optimisation fiscale agressive" de la chaîne américaine de cafés. 

"Starbucks réalise un chiffre d'affaires de 95 millions d'euros et n'a pas payé un centime d'euros d'impôts en France !", a dénoncé Aurélie Trouvé, porte-parole d'Attac. 

Pour illustrer sa dénonciation, l'ONG altermondialiste a multiplié les symboles : du terreau donc, versé à l'entrée de la boutique pour représenter le marc du café "défiscalisé", un gobelet géant aux couleurs de la marque plein de faux billets, et des pancartes "Y'en a marc ! Rendez l'argent". 

"Stratégie d'évasion fiscale" 
"Starbucks a déclaré un bénéfice de 728.679 euros en France seulement. C'est ridicule !", a poursuivi Aurélie Trouvé. 

Attac reproche à Starbucks d'imposer à sa filiale française de verser d'importantes redevances à une société du groupe aux Pays-Bas, minorant ainsi artificiellement ses bénéfices en France.

L'ONG explique sur son site 
"Pour y arriver, Starbucks a mis en place une stratégie d'évasion fiscale qui consiste à faire payer de multiples redevances à ses filiales. Ces redevances sur la marque, le logo, les recettes de cuisine, l'agencement des magasins, l'ameublement ou le business plan sont versées à une société basée aux Pays-Bas. 

Ainsi, les enseignes françaises sont rendues artificiellement déficitaires et permettent à Starbucks France ne pas avoir à régler d'impôts sur le territoire français. La filiale néerlandaise de Starbucks bénéficie d'un accord fiscal qui lui a permis de payer très peu d'impôts sur les redevances provenant de toute l'Europe." 

Ces pratiques ont valu à Starbucks d'être condamnée en octobre 2015 par la Commission européenne à payer une amende de 30 millions d'euros aux Pays-Bas, remettant en cause un dispositif fiscal néerlandais qui avait permis à la compagnie de réduire de 20 à 30 millions d'euros sa charge fiscale. 

L'opération d'Attac s'inscrit dans le cadre d'une action plus globale baptisée "Rendez l'argent" contre l'optimisation fiscale des multinationales.

L'association mène des opérations depuis plusieurs mois en France "pour que des multinationales comme Apple, BNP Paribas, Ikea, Engie, McDonald's, Société générale, Starbucks, Total ou Zara rendent l'argent qu'elles ont détourné et qu'elles paient leur juste part d'impôts dans les pays ou elles exercent leurs activités".

Des pratiques critiquées de longue date 
Outre les arrangements locaux dénoncés par la Commission européenne (avec le Luxembourg, les Pays-Bas ou l'Irlande notamment), les pratiques dites du "double irlandais" et du "sandwich néerlandais" sont dénoncées depuis des années, sans parler du passage par des paradis fiscaux. 

Sur le même principe que Starbucks en 2015, Apple a été condamnée en août 2016 par la Commission européenne, mais cette fois pour un montant nettement supérieur – 13 milliards d'euros (en arriérés d'impôts et non en amende). 

Dans les deux cas, les multinationales ont annoncé faire appel.

Blind Justice - Indipendenza (Zetazeroalfa)

Rappel : Non Gabriel Matzneff, la pédophilie n'est pas un «style de vie»


A la suite de la remise du Renaudot à Gabriel Matzneff, des mécontentements se sont fait entendre. Gabriel Matzneff les traite de délateurs. Il a tort. 

De même que nous nous étions émus, à Slate, de voir que Gabriel Matzneff, qui affiche clairement ses rapports sexuels avec des mineurs, parfois des enfants de moins de 10 ans, puisse recevoir le prix Renaudot essai (essai, pas roman), des pétitions se sont élevées pour lui voir retirer ce prix. L’écrivain en est mécontent. Il l’écrit dans Le Point – dont il est le collaborateur régulier, et dont le directeur, Franz-Olivier Giesbert, fait partie des jurés du prix Renaudot: 
 «Juger un livre, un tableau, une sculpture, un film non sur sa beauté, sa force d'expression, mais sur sa moralité ou sa prétendue immoralité est déjà une spectaculaire connerie, nos amis italiens diraient una stronzata megagalattica, mais avoir en outre l'idée malsaine de rédiger ou de signer une pétition s'indignant du bel accueil que des gens de goût font à cette oeuvre, une pétition dont l'unique but est de faire du tort à l'écrivain, au peintre, au sculpteur, au cinéaste, est une pure dégueulasserie.»

(Pour rappel, cet homme qui emploie les mots «idée malsaine» et «dégueulasserie», c’est le même qui écrit: «Les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare.»

Il poursuit: «Les délateurs ont toujours existé, et sous l'occupation allemande les lettres de dénonciation s'entassaient sur les bureaux de la Gestapo ou de la Milice.» 
(Matzneff est friand des points Godwin). 

Et encore: «Ces misérables sycophantes ne sont pas tous idiots, ils savent aussi bien que moi qu'en art, et notamment en littérature, tout est sujet, qu'il n'y a pas de grands et de petits sujets, de sujets nobles et de sujets ignobles; qu'un écrivain, c'est une sensibilité modelée par une écriture, un univers soutenu par un style. Que l'art n'a rien à voir avec la morale, absolument rien. […] Ces zozos citent des extraits "scandaleux" de mes livres, toujours les mêmes, qu'ils ont sans doute dénichés sur Internet, mais je ne crois pas qu'ils aient mes livres dans leur bibliothèque; je crois qu'ils n'ont pas de bibliothèque, qu'ils n'aiment ni la beauté, ni la liberté, ni l'art. Ce qu'ils aiment, c'est haïr, c'est dénoncer, c'est ameuter les foules anonymes d'Internet contre un homme seul. 
J'ignore quelle tronche peuvent avoir ces brûleurs de livres. Je les imagine assez bien sous le trait du type qui a tiré au fusil sur un photographe de Libération […]»

Ensuite je voudrais qu'il se souvienne de la différence entre délation et dénonciation. Outre le fait que dénoncer les juifs pendant la guerre, c'était les promettre aux camps de concentration et à la mort, et que dénoncer le Renaudot remis à Matzneff ne porte à aucune conséquence (on va dire que je pinaille, mais j'ai le sentiment que la distinction n'est pas si mince), il n'y a rien dans la dénonciation des écrits de Matzneff de secret, de caché, de sournois. Matzneff revendique ses goûts pour les enfants. Les pétitions s'en indignent. Les articles sur le sujet sont signés. 

Surtout, je voudrais comprendre cet argument selon lequel «l'art n'a rien à voir avec la morale». Qui dit le contraire aujourd’hui? Qui dit qu’une œuvre, pour être belle, devrait être conforme à une idéologie? Personne ne dit: Polanski a été accusé d’abus sexuel sur mineur, donc Le Pianiste est un film horrible. Cantat a été condamné pour homicide involontaire, ses chansons sont devenues affreuses. 

Mais ce n’est pas parce qu’un artiste écrit/chante/réalise des œuvres d’importance, que son rôle de citoyen en est diminué. Et que respecter la loi n’est pas impératif pour lui. On écrit parfaitement bien depuis les prisons françaises. Les éditeurs peuvent venir chercher des textes au parloir, rien ne les empêche de les publier. Les jurés littéraires ne sont pas obligés de les honorer. 

Céline, l’antisémite primé
Mais le Renaudot qui vient d’être attribué à Matzneff n’a rien à voir. Il récompense un livre, un essai, qui contient des passages odieux sur la pédophilie. 

Le Renaudot remis à Céline en 1932 pour Voyage au Bout de la Nuit ne couronnait pas un essai antisémite. Mais un roman, qui ne l’était pas. Et aucun doute n’existait sur l’idéologie de Céline, qui a été condamné par la justice française. 

Par ailleurs, mais c’est un autre problème, Céline est indispensable à la littérature française. Gabriel Matzneff ne l’est pas. 

La pédophilie, une question de point de vue 
Dans sa tribune du Point, Matzneff se plaint d’être cloué au pilori pour ses mœurs. Mais Matzneff n’est pas vilipendé pour ses mœurs, ni son «style de vie». La pédophilie n’est pas un style de vie. Comme nous le rappelions sur Slate: l'abus sexuel sur mineur comprend toute relation sexuelle entre un adulte et un mineur de quinze ans, que ce dernier se dise consentant ou non et que «la contrainte morale peut résulter de la différence d'âge existant entre une victime mineure et l'auteur des faits et de l'autorité de droit ou de fait que celui-ci exerce sur cette victime». 

Matzneff revendique ses actes pédophiles. Il ne s’agit pas, pour ses détracteurs, de faire preuve comme il le prétend de «ringardise venimeuse» en le lui reprochant. La ringardise est du côté de ceux qui croient que la pédophilie n’est pas si grave. Que les enfants restent ces «petits pervers polymorphes» décrits par Freud et qu’à ce titre, il n’y a pas d’âge pour leur mettre un pénis dans le cul. Mais si, il y en a un. Déterminé par la loi française, et non la morale populaire.

dimanche 16 juillet 2017

Promenade en vélo... presque en amoureux


Un circonciseur juif soupçonné d'abus sexuels sur de jeunes mères interpellé


Un mohel accusé d'agressions sexuelles et viols par de jeunes mères qui avaient fait appel à lui pour faire circoncire leur enfant, a été interpellé et placé en garde à vue le 5 juillet, selon une source proche du dossier. 

Un mohel (celui qui est chargé de la circoncision rituelle dans la religion juive), chirurgien-dentiste de profession, a été arrêté à son domicile de Sarcelles par la police judiciaire de Versailles, après des plaintes déposées par six femmes aujourd'hui âgées d'une trentaine d'années, selon une source proche du dossier. Ce mohel du Val-d'Oise se déplaçait à Paris et en Île-de-France pour pratiquer la «brit milah», la circoncision rituelle des garçons juifs le huitième jour suivant leur naissance. 

Les faits se seraient déroulés il y a environ cinq ans, selon une autre source proche du dossier. Le mohel est soupçonné d'avoir abusé de jeunes femmes qui «étaient en situation de vulnérabilité au sortir de l'accouchement, manipulables» par cet homme pouvant être vu comme détenteur d'une «autorité à la fois religieuse et médicale», d’après cette source. 

«C'était toujours le même modus operandi, soit avant la brit milah, lors de la visite de préparation, soit après, lors de la visite de suite au domicile des jeunes mères», a révélé cette source, évoquant des pratiques pseudomédicales de «vérification du corps» des femmes. 

Les mohalim (pluriel de mohel en hébreu) sont une centaine en France, et opèrent en grande majorité en région parisienne. Indépendants, non tenus de suivre une formation diplômante, ils n'ont pas de liens hiérarchiques avec les autorités religieuses, et les jeunes couples obtiennent souvent leur nom par le bouche-à-oreille ou en consultant leur rabbin. 

Le Consistoire israélite, l'institution représentative de la religion juive, a lancé en 2012 un groupe de travail pour encadrer leurs pratiques, et une Association française des mohalim a été créée en 2014. Le mohel visé par les plaintes n'en est pas membre.

Catherine Garret chante La Vendée Militaire - M. de Charette ( prends ton fusil Grégoire ).

San Francisco - Scott McKenzie

Zéro pesticide, travail collaboratif, permaculture : le pari réussi d’un collectif de vignerons anonyme


Que cache ce « collectif anonyme » de vignerons ? Une joyeuse bande qui opère, depuis quelques années dans les Pyrénées-Orientales, une petite révolution dans le monde viticole français. Vignerons et vigneronnes adeptes du bio y expérimentent un mode de production alternatif, depuis la taille de la vigne jusqu’à la mise en bouteille. La philosophie de ce « collectif anonyme », soucieux de ne pas attirer l’attention sur le travail d’une seule et unique personne : utiliser le savoir-faire traditionnel, la permaculture, et leurs propres essais afin de produire des vins de qualité. 

Au fond d’une impasse de Port-Vendres, dans les Pyrénées-Orientales, deux portes bleues marines. Aucun signe distinctif si ce n’est un gros van noir sur lequel est apposé le logo du collectif anonyme, un tire-bouchon limonadier semi-ouvert qui vient rappeler le « A » de « anarchie ». Tout est calme. Loin de l’agitation de la veille, quand Kris et ses deux partenaires, Julia et Jackie, ont mis en bouteille les 650 litres de leur millésime 2015 de grenache gris et blanc, soit plus de 800 bouteilles. A l’intérieur de l’ancien garage dont les murs ont été repeints à la chaux et les poutres à l’huile de lin, on est indéniablement dans un chai. Et plutôt atypique. Dans une des pièces, on trouve une machine pour le triage des grappes à la main, un pressoir à grains activé par une bicyclette fixée au sol, des barriques en chêne, et quelques-unes en plastique. 

Dans une autre, encore des cuves et des barriques, ainsi qu’un petit bureau. Le matériel a été acquis sur des sites d’occasion. Dans la chambre froide, les cartons de commandes sont prêts à l’envoi, partout « où les gens ont de l’argent et ont soif » plaisante Kris, un des membres du collectif. Nul besoin de négocier avec une grande surface ou une enseigne de cavistes : leur production s’écoule entièrement grâce au bouche à oreille et aux réseaux sociaux. 

Entretien sans pesticides, récolte et pressage à la main 
Le collectif anonyme est un groupement d’intérêt économique (GIE) qui produit du vin naturel (ou vin nature) depuis 2012. Il est propriétaire d’une partie des 10,5 hectares de vignes qu’il cultive, certains en métayage, d’autres en fermage. En 2014, ils ont bénéficié d’une aide à l’installation. Kris a le statut d’exploitant agricole, Julia et Jackie sont cotisants solidaires. Les vignobles, achetés grâce à l’argent qu’ils ont gagné en travaillant pour d’autres vignerons, sont tous en coteaux. Dispersés autour de Banyuls, surplombant la Méditerranée, ils sont naturellement protégés du vent local, la tramontane. Ils ont aussi été choisis méticuleusement, car le relief qui empêche toute mécanisation sied à la philosophie du groupe : vendanges manuelles, transport en hottes, pressage à la main. 

Le sol schisteux, caractéristique de la région, plutôt riche bien que légèrement acide, et les ceps de vieilles vignes sont protégés de l’érosion par le « gazon », des herbacées que le collectif laisse volontairement pousser. Ils désherbent une à deux fois par an afin de maintenir cet humus protecteur. « Nous avons semé du trèfle souterrain pour en faire un couvre-sol, mais nous avons finalement décidé de travailler avec des herbes graminées naturelles et locales. Elles meurent en été, ne sont pas très hautes et concurrencent efficacement l’espace aux plantes invasives », explique Kris. En yourte ou en caravane, c’est au milieu de leurs vignes qu’ils habitent, afin de limiter les coûts et leur consommation énergétique. 

« Trouver la meilleure manière d’exprimer les raisins » 
Il fait 16°C en ce jour d’automne. La brise maritime caresse les pieds de grenache noir, gris et blanc, de carignan, de syrah et mourvèdre. Pour cultiver ces cépages, le collectif s’est lancé dans le « bio-scientifique ». « Nous utilisons un bricolage de permaculture, de biodynamie et de pratiques traditionnelles pour trouver la meilleure façon d’exprimer nos raisins. Mieux vaut ne pas être trop spécifique et beaucoup expérimenter. » Ils ont essayé de faire pousser des cultures vivrières – pois chiches, pommes de terre et carottes – entre les vignes afin d’étudier les relations que différentes plantes établissent entre elles, de manière à s’entraider. « C’était une belle expérience » nous dit Kris, mais cela « représentait trop de travail à réaliser sérieusement et à grande échelle. On a dû laisser tomber ». 

En conversion depuis cinq ans, leurs vignobles n’ont depuis connu aucun pesticide. Contre les prédateurs naturels de la vigne, tel que l’oïdium, le collectif utilise du soufre, du Fenugrec, de la Prêle des champs – qui pousse naturellement près d’une source sur une des parcelles – en bouillie, du limonène contre les termites, du bicarbonate de potassium et parfois, juste sur les pieds de carignan, un peu de bouillie bordelaise. L’équipe s’attache à marcher très régulièrement dans les vignes afin d’observer la bonne croissance des plants. Ils contrôlent aussi la canopée. La pré-taille a commencé le 1er décembre, la taille débutera en début d’année 2017. Entretemps, les vignerons en profitent pour aller dans des salons de vin nature, comme la « Raw Wine Fair » de Berlin. 

« Apprendre en faisant » 
Le collectif propose des vins tranquilles de qualité. Un « vin de niche », une micro-cuvée « 100 % manuelle, artisanale, bio et collaborative » précise Kris. Contrairement à la plupart des producteurs de vin nature, le collectif s’autorise une infime quantité de sulfites : « Nous n’aimons pas les vins aériens, trop homogènes. Nous aimons qu’il y ait du corps et de la diversité. Nous sommes doublement des moutons noirs ! » ajoute-il en souriant – « Mouton noir » étant le nom donné à l’un de leurs millésimes de rouge. « Par rapport aux vignerons conventionnels, pour des raisons évidentes, mais aussi pour ceux qui produisent du vin nature, car lorsque cela nous semble nécessaire pour des raisons gustatives, nous ajoutons une petite dose de sulfites et nous ne faisons pas de macération carbonique. Cela demande du travail, de surveiller le vin, mais un petit peu d’oxydation leur donne de la structure. » Le collectif travaille sans œnologue : « Nous ne voulons pas imiter, mais suivre nos envies. » 

Anarchistes revendiqués, de par leur formation militante et leurs parcours entre l’Australie, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France, ils ont « appris en faisant ». Les membres du collectif précisent qu’ils sont « anonymes » parce que leurs vins et leurs pratiques les représentent tous et toutes et que leur « structure collaborative » les protège « contre les hiérarchies et le patriarcat ». Devenus vignerons par « accident », ils ont préféré l’autogestion plutôt « que de continuer à travailler pour quelqu’un d’autre ». Les noms de leurs vins – « Beau Oui comme Bowie », un Collioure rouge, 90% syrah-10% grenache, ou « Redrum », 80% grenache-20% carignan – inspirés par leurs goûts cinématographiques ou musicaux, ont été choisis collectivement. Ils dessinent aussi leurs étiquettes. « Le vin pour nous, c’est un produit complet, comme un objet d’art. Pour une bouteille entre 18 et 22 euros, celui ou celle qui boit notre vin mérite quelque chose de beau ! », s’enthousiasme Kris au moment de la dégustation. Pour le Collectif anonyme, fabriquer du vin, dans ces conditions, c’est « le meilleur métier du monde ! »









samedi 15 juillet 2017

G20 : à Hambourg, la police a été battue


Malgré un déploiement spectaculaire, la police allemande a été mise en échec par les manifestants anti-G20 mobilisés à Hambourg. 

Le soir du 7 juillet 2017, pour la deuxième fois d’affilée, environ 20 000 policiers armés des meilleurs technologies de maintien de l’ordre ont complètement perdu le contrôle du centre-ville d’Hambourg. La nuit précédente avait déjà été difficile pour eux, avec des affrontements et des attaques décentralisées se poursuivant après l’aube ; ce 7 juillet, ils ont été obligés de se retirer complètement du quartier de Schanze pendant plusieurs heures, alors que des barricades brûlaient à plusieurs carrefours et que des milliers de personnes de tous horizons fêtaient joyeusement l’existence d’une zone sans police. Le maire, qui a invité le G20 à Hambourg, demande maintenant la fin des violences qu’il a démarrées. 

Cela montre que, même avec les technologies dernier cri, on ne peut contrôler une population qui refuse de se laisser dominer. C’est une bonne nouvelle pour les partisans de la liberté du monde entier. 

Les forces spéciales déployées dans les rues 
Au moment où nous écrivons ces lignes [dans la nuit du 7 au 8 juillet], la police s’est lancée à l’assaut du quartier de Schanze avec une brutalité extrême, braquant ses mitrailleuses en direction des journalistes et de la population, cherchant à se venger sur ceux qui restent dans les rues alors que la plupart des protagonistes sont rentrés se reposer. Les unités des forces spéciales basées à Hambourg et dans cinq autres villes sont déployées dans les rues, avec l’appui des forces spéciales autrichiennes. Mais l’oppression et la violence ne peuvent pas masquer qu’ils ont perdu le contrôle — et qu’ils n’ont jamais été légitimes à exercer ce contrôle. 

Les amateurs de complots diront que le G20 a été organisé à Hambourg dans le but de provoquer la population et de justifier de nouveaux assauts sur les libertés publiques. C’est à moitié vrai : en installant le G20 à proximité immédiate d’un des quartiers les plus radicaux d’Allemagne, les autorités ont voulu tester la population et voir ce qu’elle était prête à supporter. Hambourg est un laboratoire expérimental de la répression, que des officiers de police de plusieurs pays de l’Union européenne sont venus étudier. 

Mais si nous pouvons empêcher la police d’exercer son contrôle sur nous alors que plus d’un policier allemand sur douze a été déployé dans une seule ville, alors nous pouvons certainement défendre notre liberté vis-à-vis de l’État. Nous ne pouvons plus nous accrocher lâchement à l’illusion qui voudrait que l’État nous laisse exercer nos libertés à condition que nous soyons suffisamment soumis. Aucun peuple n’a jamais obtenu ou conservé sa liberté de cette manière. 

Nous avons atteint un point de non retour : le futur passera par la libération révolutionnaire ou par un État policier. La voie moyenne, dans laquelle des libertés limitées sont garanties par un État dont l’action est encadrée par la volonté du peuple, n’a jamais été qu’un mythe, une illusion de plus en plus difficile à maintenir. 

Échec de la stratégie policière 
Regardons de plus près l’échec de la stratégie policière. En 1987, la police allemande a commencé à évoluer vers son modèle actuel de maintien de l’ordre, afin de répondre aux différentes échecs et débordements qu’elle subissait — notamment le 1er Mai de cette année-là. Le modèle qui s’est développé, composé de longues lignes de policiers anti-émeutes appuyés par des groupes d’intervention rapide très mobiles, en contact rapproché avec la foule, a servi à contrôler les troubles jusqu’à aujourd’hui (pour une étude plus poussée de l’histoire récente du maintien de l’ordre à l’allemande, lire cet article en anglais). 

En 2017, trente ans après la naissance de ce modèle, les foules d’Hambourg sont parvenues une fois de plus à déborder et à infliger une défaite à la police. Cette fois, elles y sont parvenues en déployant leur action sur une large zone de la ville, en se déplaçant rapidement et en se concentrant sur des actions décentralisées. A chaque fois que la police établissait une ligne de contrôle, les gens se regroupaient de l’autre côté — pas seulement les manifestants, mais aussi les spectateurs solidaires. De petits groupes mobiles et organisés de manifestants ont été capables d’identifier des issues et de mener des attaques rapides, tandis que de larges foules obligeaient les policiers à étendre leurs lignes dans un sens, puis dans l’autre. Plus la police a eu de territoire à contrôler, plus elle s’est mis à dos la population, et plus elle a eu de manifestants à gérer, alors que ses lignes devenaient de plus en plus fines. Finalement, les policiers ont perdu le contrôle des zones les plus agitées et ont dû battre en retraite complètement. 

Au-delà des considérations tactiques, un coup très dur a été porté à la police : ils sont allés trop loin dans le déploiement d’une force brute pour contrôler la population, et ont ainsi perdu toute légitimité aux yeux du public. Leur attaque injustifiée et absurde contre la manifestation « Welcome to Hell » du 6 juillet leur a mis toute la population de la ville à dos. Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient perdu le contrôle. 

Ils vont certainement reprendre la main, probablement au prix de violences qui s’abattront arbitrairement sur celles et ceux qui restent dans les rues. Mais nous pouvons nous réjouir : ils ont été battus et n’ont pas pu contrôler la population. Et nous devrions nous inspirer du courage exemplaire dont ont fait preuve les gens à Hambourg : ils se sont dressés face à un adversaire extrêmement puissant, et ont refusé d’abdiquer.

Alexandre Devecchio : « La génération catho et réac est le miroir inversé de la gauche culturelle de mai 68 »


Revue des Deux Mondes – Génération Dieudonné, identitaires ou réacs : ces trois nouvelles familles recomposent d’après vous la jeunesse française. N’est-ce pas plutôt ses extrêmes ? 
Alexandre Devecchio – La « bulle médiatico-politique » s’intéresse principalement à ce qu’on pourrait appeler la génération Erasmus ou la génération Macron : une jeunesse mondialisée et connectée qui incarne à ses yeux l’« ouverture » et « le progrès ». Mais cette jeunesse privilégiée est aujourd’hui largement minoritaire et absolument pas représentative. Les autres jeunesses, sur lesquelles j’ai enquêté, ne se reconnaissent plus dans notre meilleur des mondes globalisés. Pour autant, il serait trop simpliste de les rejeter unanimement dans le camp des extrêmes. Si j’ai sous-titré mon livre, « enquête sur une génération FRACTURÉE », c’est bien pour souligner les différences qui divisent et opposent ces jeunesses. Les nouveaux enfants du siècle se partagent en trois groupes dont les visions du monde sont parfois antagoniques. 

1) La « génération Dieudonné », pour commencer. Elle est le produit de l’échec de l’antiracisme des années 1980 dont l’humoriste a longtemps été l’un des promoteurs avant d’en devenir la créature de Frankenstein. Ghettoïsés, frustrés de ne pas avoir accès à la société de consommation, nourris de ressentiment victimaire, les jeunes de banlieue n’ont pas su trouver leur place dans le roman national. Déracinés, déboussolés, désintégrés, ils ont fait sécession et se cherchent une identité de substitution dans l’islam radical. Pour une partie d’entre eux, Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche ou Amedy Coulibaly ne sont pas des terroristes ou des assassins, mais des combattants, voire des héros. Certains se contentent de brandir #JesuisKouachi comme un étendard, mais les plus fanatiques partent grossir les rangs de Daech. 

2) La « génération Zemmour », ensuite, née du sentiment de l’urgence à préserver l’identité nationale face au rouleau compresseur de l’Europe, du marché et de la mondialisation. Elle est composée majoritairement de « petits Blancs » de la France périphérique. En première ligne de l’insécurité physique, économique et culturelle, ces derniers se sont construits en réaction à la montée du communautarisme et de l’islamisme. Ils quittent les métropoles pour des raisons économiques, mais fuient également de plus en plus la proche banlieue où ils se font traiter de « sales Français » et se sentent en exil dans leur propre pays. 

3) La « génération Michéa », enfin, qui a éclos avec La Manif pour tous. Comme l’auteur de l’Impasse Adam Smith, ces jeunes, souvent catholiques, fustigent à la fois les dérives sociétales de la gauche libertaire et la soumission au marché de la droite libérale. Par-delà la question du mariage gay, ils veulent imposer une révolution culturelle qui, alliant la doctrine sociale de l’Église à la théorie politique conservatrice, serait à même de renverser l’idéologie dominante conçue comme une entreprise de déshumanisation. Traditionnistes sur le plan des valeurs, ils dressent une critique sans concession de la globalisation économique dont l’écologie intégrale est la pierre angulaire. 

Quand les catholiques charismatiques lisent dans l’Évangile qu’il faut tendre l’autre joue, les musulmans fondamentalistes retiennent du Coran les versets qui justifient le recours au cimeterre. Quand les Veilleurs manifestent silencieusement devant l’Assemblée nationale pour défendre la vie, les Takfiristes s’abîment dans la pulsion de mort et se livrent au carnage des terrasses. Aucun signe d’égalité n’est de mise ici, n’en déplaise aux classes dirigeantes qui en avancent volontiers l’hypothèse pour mieux se maintenir au pouvoir. 

Il est bien commode pour ces dernières de réduire ces trois jeunesses au retour de la « bête immonde » désormais tricéphale et de supposer un front commun des nouvelles radicalités afin de mieux en appeler à la formation d’un néo-front antifasciste. Mais nous ne sommes pas dans les années 30 et la réalité du monde contemporain est inédite. On ne peut pas mettre sur le même plan le « petit Blanc » qui glisse un bulletin lepéniste dans l’urne, la jeune normalienne qui lit Bernanos à haute voix sur une place publique et le djihadiste encore mineur qui coupe des têtes. Seuls les jeunes islamisés des banlieues peuvent être classés dans la catégorie des extrêmes. Les autres jeunesses sont non-violentes. Les enfants du siècle, pour la plupart, n’aspirent pas à détruire notre société, mais au contraire à la refonder, où plus modestement à conserver un héritage social et culturel auquel ils sont attachés. 

Revue des Deux Mondes – Malgré leurs différences, qu’est-ce qui rapproche ces enfants du siècle ? La religion ? 
Alexandre Devecchio – Tous ont en commun d’avoir une vingtaine d’années et d’être nés à la fin du XXe siècle. Le mur de Berlin venait de chuter, les totalitarismes promettaient d’être cantonnés au devoir de mémoire et le traité de Maastricht allait être signé. Francis Fukuyama pronostiquait la fin de l’histoire et la mondialisation heureuse devait inaugurer une ère infinie de paix et de prospérité. La nouvelle génération était appelée à se constituer en avant-garde d’une humanité à jamais plurielle, métissée et festive, en pionnière du culte planétaire du vivre-ensemble, de la consommation et des technologies de masse. 

Mais le scénario ne s’est pas déroulé comme prévu : le progrès social a cédé la place à la crise économique ; la promesse multiculturaliste a débouché sur le choc des civilisations ; l’Europe des normes et du marché a creusé le vide laissé par l’effacement des nations et des idéologies. À l’empire du bien a succédé l’empire du rien. C’est ce désert politique et spirituel qui rapproche les nouveaux enfants du siècle. L’ouverture des supermarchés le dimanche et la distribution de smartphones à bas prix ne suffisent pas à remplir les âmes. La jeunesse d’aujourd’hui, comme la jeunesse d’hier, telle que dépeinte par Alfred de Musset, souffre d’une forme de mal de siècle. Elle est liée par une même quête d’identité, non pas seulement ethnique ou communautaire, mais aussi métaphysique et existentielle. Cette génération fracturée est unie par un même besoin d’appartenance qui dénote un même souci de sens. Djihadistes, identitaires ou réacs, musulmans, agnostiques ou catholiques, illettrés ou éduqués, mal ou bien lotis matériellement, tous ces enfants du siècle sont hantés par une même question : « Qui sommes-nous ? » 

Revue des Deux Mondes – Ces trois familles ont toutes un ennemi commun : le bobo. Pourquoi tant de haine ? 
Alexandre Devecchio – Je vous renvoie à un débat intitulé « petits Blancs contre bobos, la nouvelle lutte des classes ? », publié dans FigaroVox en 2014. Nous avions confronté la vision de Thomas Legrand, qui venait de publier La République bobo (Stock) à celle d’Aymeric Patricot, auteur de Les petit Blancs, un voyage dans la France d’en bas (Plein Jour). Ce dernier expliquait avec justesse les causes du ressentiment des classes populaires envers les bobos. « Les petits Blancs expriment parfois de la rancœur à l’égard des minorités ethniques, par lesquelles ils se sentent menacés. Cependant, leur principale source de ressentiment reste dirigée contre les bobos qu’ils accusent d’exprimer du mépris de classe à leur égard. À tort ou à raison, les petits Blancs ont le sentiment qu’ils sont regardés comme des « beaufs » par les bobos, décryptait l’essayiste qui a nourri son œuvre de son expérience de professeur en banlieue. Il y a aussi une fracture d’ordre raciale : le petit Blanc est celui qui n’a pas les moyens de quitter les quartiers très métissés et qui souffre du métissage alors que le bobo peut vivre dans des quartiers populaires, mais a des stratégies d’évitement face aux situations les plus critiques. » Et Aymeric Patricot de préciser, « Les bobos aiment la diversité sans reconnaître que celle-ci pose parfois problème ! Les petits Blancs reprochent aux bobos de leur faire la morale et de ne pas s’appliquer les principes qu’ils prônent. ». 

Les minorités ethniques ou religieuses, elles-mêmes, se détournent aujourd’hui des bobos. Cela s’est traduit notamment par l’effondrement du PS dans les banlieues. Comme on a pu le voir après le débat autour du mariage homosexuel, l’électorat de banlieue est majoritairement conservateur et ne partage absolument par les valeurs des classes urbaines des grandes métropoles favorables aux réformes sociétales. Au-delà de la question du mariage gay, il y a aussi une lassitude des jeunes de banlieues à l’égard du discours des bobos perçu comme paternaliste et condescendant à leur égard. Beaucoup d’entre eux se sentent humiliés par ce discours et veulent s’affranchir de leur statut d’éternelle victime. Leur quête de fierté et de dignité passe hélas souvent par un enfermement dans une identité fantasmée. L’islam radical leur offre à la fois un moyen d’exister et de se venger. 

Revue des Deux Mondes – « Baby-losers » contre « papy-boomers ». Ce désenchantement et parfois ressentiment de la jeunesse est-il d’abord la résultante de la crise économique et de l’exclusion des jeunes du marché du travail ? 
Alexandre Devecchio – Je ne nie pas l’impact de la crise sur la jeunesse. Cependant les causes de la révolte sont multiples et mêlées. La « fracture sociale », théorisée par Marcel Gauchet dès 1985 et thème principal de la campagne victorieuse de Jacques Chirac en 1995, a continué de se creuser. Elle s’est surtout complexifiée. Le traditionnel affrontement entre capitalisme et prolétariat ou entre élite et plèbe a laissé place au conflit inédit entre les « planétaires et sédentaires » ou les « monades et manants ». Il n’y a plus un peuple, mais des peuples. Aux enjeux sociaux se mêlent désormais des enjeux culturels et cultuels. Les jeunes, plus encore que le reste de la population, sont marqués par ces nouvelles fêlures et brisures.

La première fracture, la plus spécifique à la jeunesse, est la fracture générationnelle. Comme le révèle l’enquête « Génération quoi ? » sur les 18-34 ans publiée par Le Monde en 2014, les jeunes ont le sentiment d’appartenir à une génération « perdue », « sacrifiée » ou encore « désabusée ». Avec 24% de chômeurs, des difficultés à se loger, et des années à piétiner au seuil du marché du travail en multipliant stages et CDD, la jeunesse constitue un nouveau prolétariat. Un prolétariat de surcroît condamné à rembourser ad vitam æternam la dette accumulée par une génération 68 qui aura « joui sans entrave » à crédit sur les générations futures. La lutte des âges conduit à une lutte de pouvoir entre les papy-winners et les baby-losers. Les premiers ne veulent pas céder la place tandis que les seconds tentent de briser le plafond de verre. Le risque est que les papy-winners gèrent le pays en fonction de leurs seuls intérêts, ceux de retraités, aux dépens des actifs et des plus jeunes. Une classe d’âge entière pourrait être ainsi dépossédée de son destin. Ce serait un suicide pour la France qui tirerait un trait sur son avenir pour devenir un pays de rentiers. 

À cette lutte des âges s’ajoute une nouvelle lutte des classes qui divise les jeunes entre eux. D’un côté une jeunesse dorée qui, selon le politologue Vincent Tournier, « a accès à toutes les promesses de la modernité, qui baigne dans un univers cosmopolite et intellectualisé, où la culture se vit au quotidien, qui a le monde pour horizon »… De l’autre, des bataillons de jeunes invisibles souvent relégués dans les territoires ruraux et périurbains ou encore dans des quartiers ghettos où les immigrés sont concentrés. Les tensions ethniques et religieuses viennent alors encore creuser les lignes de fractures entre « petits Blancs » et « jeunes musulmans ». 

Revue des Deux Mondes – Pourquoi avoir choisi le philosophe Michéa comme chef de file de la génération identitaire ? 
Alexandre Devecchio – La jeunesse que je nomme « génération Michéa » regroupe les jeunes catholiques conservateurs de la Manif pour tous les plus investis dans le combat culturel. J’évoque notamment les Veilleurs, qui méditent sur les places à la tombée du jour, les jeunes intellectuels de la revue Limite ou le philosophe François-Xavier Bellamy. Je ne suis pas sûr qu’on puisse les classer dans la catégorie des identitaires. Ils ne s’y reconnaîtraient pas à juste titre. Il y a une part de provocation dans le choix de Jean-Claude Michéa, philosophe inclassable qui puise une partie de son inspiration chez George Orwell, pour les représenter. Je voulais souligner par ce choix leur originalité, leur capacité à brouiller les pistes idéologiques ainsi que leur côté « anarcho-conservateurs ». 

Volontiers transgressifs, ils empruntent leurs références à la bibliothèque du christianisme comme à la librairie de la Révolution et citent avec le même intérêt Saint Augustin et Antonio Gramsci, Bernanos et Guilluy. Certains d’entre-deux, adeptes de la décroissance, vont jusqu’à cultiver le mode de vie baba. Gaultier Bès, figure de proue des Veilleurs, a même été à l’initiative de tentatives de rapprochement entre ces derniers et les zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Par ailleurs, l’influence idéologique de Michéa sur eux est bien réelle. Comme le philosophe montpelliérain, ils considèrent que libéralisme économique et libertarisme sociétal sont les deux faces d’une même pièce. 

Revue des Deux Mondes – La génération catho et réac est-elle l’équivalent à droite de la gauche culturelle née de mai 1968 ? Quelles sont ses valeurs ? 
Alexandre Devecchio – On peut même considérer qu’il s’agit de son miroir inversé. Défaite politique et victoire culturelle, le printemps de 1968 a consacré pour près d’un demi-siècle l’hégémonie idéologique de la gauche de consommation. Il en sera peut-être de même pour la Manif pour tous et la « droite de réaction ». Le combat a été perdu sur le plan légal, mais a cependant fait bouger les lignes et, dans la suite de ce mouvement social, les signes d’un changement d’époque se sont multipliés. L’effondrement politique du Parti socialiste en est un. Les phénomènes d’édition qu’ont marqués les livres d’Éric Zemmour, Philippe de Villiers ou Patrick Buisson en constituent un autre. Une floraison de mouvements, associations et revues est également née dans le sillage de la Manif pour tous. De jeunes essayistes et journalistes ont émergé du mouvement et participent à la recomposition idéologique en cours. Sur le terrain politique, Sens commun tente d’influer sur la droite et semble y parvenir avec brio. Sans le soutien de ce petit mouvement, la très large victoire de François Fillion aurait peut-être été impossible.

L’autre figure politique marquante de cette révolution conservatrice est Marion Maréchal-Le Pen à laquelle je consacre un chapitre dans Les Nouveaux Enfants du siècle. Son ascension dépasse ses qualités personnelles et politiques. Elle est aussi générationnelle. Marion Maréchal-Le Pen est « la Daniel Cohn-Bendit » de son époque, au sens du mai 68 conservateur décrit par Gaël Brustier. Il y a quatre décennies, Cohn-Bendit était la figure de proue de la révolution libérale-libertaire qui allait subvertir l’ordre gaulliste. Quarante ans plus tard, Marion Maréchal-Le Pen incarne la contre-révolution qui vient contester l’hégémonie progressiste. La benjamine du FN est de bout en bout une enfant du siècle : à la fois bambine de la bohème et apôtre de la famille, demoiselle moderne et égérie réactionnaire, héritière d’une lignée politique et incarnation d’un renouveau idéologique. 

Revue des Deux Mondes – En quoi les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ont-elles influencé voire structuré ces enfants du siècle ? 
Alexandre Devecchio – Paradoxalement, cette génération est à la fois antimoderne et postmoderne. Les jeunes catholiques conservateurs partagent avec les jeunes islamistes ou djihadistes et avec les jeunes frontistes ou identitaires d’être des contempteurs impitoyables de la technique et des enfants gâtés de la révolution numérique. Ils dominent les réseaux sociaux, multiplient les blogs et les sites, même si là-encore, point de relativisme, tout ne se vaut pas. Leur aisance s’explique par le fait qu’ils sont nés avec ces nouvelles technologies. Par ailleurs, il leur a fallu exister hors des médias traditionnels globalement hostiles à leur discours. Durant la Manif pour tous, les jeunes militants étaient massivement présents sur Twitter pour contrecarrer la doxa officielle. Ils ont su depuis intégrer les codes de la société cathodique au point d’en avoir fait, pour certains, leur agora. 

De manière plus inquiétante, les djihadistes sont dévorés par ces nouvelles technologies qui nourrissent leur fantasme de toute-puissance. Les prédicateurs des caves et des cages d’escalier ont été remplacés par l’imam Facebook et le Cheik Google, la génération Scarface a cédé la place à la génération GTA, et le terroriste artisanal au djihadiste 2.0. Dans le Far West virtuel qui leur sert d’univers, les sentinelles de Daech voient leur engagement comme un jeu vidéo passé en 3D où ils pourront enfin abattre à balles réelles leurs victimes comme on dessoude des avatars numériques dans Call of duty. Ces nouveaux enfants du siècle sont les créatures hybrides d’une idéologie barbare et d’une postmodernité horizontale. 

Revue des Deux Mondes – Pour qui vont voter ces trois tribus en 2017 ? 
Alexandre DevecchioEn 1989, le groupe de rock Bérurier noir chantait « la jeunesse emmerde le FN ». Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Elle vote au contraire significativement pour lui. Lors des européennes de 2014, le FN devient officiellement le premier parti de France chez les moins de 35 ans : 30 % d’entre eux ont voté pour les candidats du Rassemblement Bleu Marine. La tendance s’amplifie aux départementales et aux régionales de 2015. Les sondages en vue de la présidentielle de 2017 la confirment. Les jeunes qui votent FN appartiennent majoritairement à la génération Zemmour. Loin du cliché véhiculé par les médias de jeunes prolétaires peu éduqués et manipulables, ces « petits Blancs » sont divers. Ils sont pour la plupart issus d’un milieu modeste, mais beaucoup ont fait des études. Certains d’entre eux se sont même fait une place à Sciences Po comme je le raconte dans un chapitre du livre. 

Le blogueur Hordalf Xyr, qui a voté Marine Le Pen en 2012 alors que dix ans plus tôt il manifestait contre son père, est emblématique de cette génération. « Fruit d’un Breton et d’une Italienne », le jeune homme à l’étrange surnom a grandi dans une commune de banlieue. Avant de poursuivre avec succès des études d’histoire, il est allé au collège et au lycée dans une ZEP (Zone d’éducation prioritaire) où il a eu pour « potes » Abdelkader et Saïd. Dans un texte partagé des dizaines de milliers de fois sur internet, Hordalf Xyr explique son tournant idéologique. Il faut le lire pour prendre la mesure de ces raisons. « Moi, je ne suis pas dans le “champ républicain” ? Je vous emmerde, la gauche. Je vous ai appartenu corps et âme assez longtemps pour avoir le droit de le dire, haut et fort. Je n’ai aucune leçon à recevoir de vous. Je ne suis pas le fils d’Hitler mais celui des jeunesses antiracistes. Je suis le fils de votre matrice […]. Je suis le zapping, Karl Zéro et les Guignols de l’Info, Jack Lang et Mitterrand. Vous m’avez fait, puis abandonné, je suis votre propre créature qui vous a échappé. Je ne suis que la dernière conséquence de votre racisme contre tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un Européen. Je suis une erreur dans votre système, je suis votre électeur FN », écrit-il. 

Une partie des jeunes catholiques conservateurs se tournent également vers le Front national. Marion Maréchal-Le Pen pourrait être leur candidate naturelle. Elle a participé à chacun des défilés contre la loi Taubira. Elle a également été conviée à une réunion des Veilleurs à Versailles. Marine Le Pen, en revanche, ne fait pas l’unanimité auprès de cette génération LMPT. Son positionnement sur les questions de mœurs est jugé trop « libertaire ». Le discours de classe de Florian Philippot heurte également cette jeunesse, souvent socialement favorisée. Une partie d’entre elle pourrait donc se tourner vers François Fillon. Davantage pour son positionnement conservateur en matière sociétale que pour son programme ordo-libéral de réduction des déficits inspiré par Bruxelles et Berlin. 

Les jeunes islamisés, quant à eux, ne votent pas. Ils forment une contre-société qui a fait sécession avec le reste de la France. Le Coran est leur constitution, la Charia leur programme. Fait notable, la jeunesse, autrefois structurellement de gauche, est désormais majoritairement opposée à l’idéologie libérale-libertaire née de mai 68. 

Revue des Deux Mondes – Quel enfant du siècle êtes-vous ? 
Alexandre Devecchio – Sur le plan sociologique, je me reconnais dans la « génération Zemmour ». Petit-fils d’immigrés qui ont fait un effort pour s’assimiler à la société française, fils de petits commerçants qui ont plutôt souffert de la mondialisation, j’ai grandi à Épinay-sur-Seine et fait mes études à Saint-Denis dans le fameux 9.3. Je suis ce qu’on appelle « un petit Blanc », un de ceux dont les parents ont été mis en accusation comme « beauf », « racistes » ou « islamophobes ». 
Je me suis peut-être construit en réaction à ce discours. Si je n’ai pas participé aux défilés contre la loi Taubira, je pense que le combat contre la marchandisation de la vie mené par les jeunes catholiques est une cause noble qui n’a rien à voir avec la caricature injuste qui nous a été présentée dans certains médias. Si le mouvement de la Manif pour tous a peu mobilisé les classes populaires de la France périphérique, c’est pourtant avec les « petits Blancs » que les « néo-cathos » ont le plus d’affinités. L’écart social entre ces deux jeunesses est important, mais elles ont en commun les mêmes valeurs. Elles sont notamment unies par un même patriotisme et un même souci de préserver leur identité. Du rapprochement, ou non, entre ces deux jeunesses dépendra pour une part la possible traduction politique de la recomposition idéologique en cours.

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